vendredi, janvier 31, 2020

L'amitié


"Imaginez : vous sonnez à l’Interphone, l’ami vous répond, et vous dites «c’est moi!». Mais qui est «moi»? Pour qui se prend celui qui dit «c’est moi» ? Qui est ce "moi"?
        Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen


Sans doute la phrase la plus célèbre de Montaigne, et l'une de celles qui vient le plus volontiers à l'esprit lorsqu'on évoque l'amitié. "Parce que c'était lui ; parce que c'était moi" , parlant de son ami La Boétie. L'affection n'a que faire des périphrases.


Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen. Imaginez. Ed. Edm. Coll. Medium+. 2019. 96 pages

mercredi, janvier 29, 2020

Requiem


"Une existence sans parfum
symphonie inachevée
le cœur brisé        comment retrouver vie
quand on n'est plus qu'une coquille vide
comment survivre
quand on sort de l'enfer 
(..) Flotte au loin, mon doux petit
doucement sous le soleil chaud
vers les nouveaux horizons que tu explores
Il nous reste ton souvenir
pour faire la paix avec nos rêves brisés.
La vie emprunte parfois des chemins inattendus."
                Iyer Prasad . Requiem.

Les médecins aussi écrivent , traduisant ce que leurs patients vivent.  Comme dans ces quelques lignes sobres, la perte d'un enfant, entre tristesse et acceptation. Où se niche l'instant précis où la vie sourd à nouveau? Serait-il parfois simplement dans la nage d'un chien, "ce soir d'un bond Nouk se jetait dans les eaux, les sillonnant d'un bout à l'autre, comme si, quelque part dans ce bassin, la vie d'un noyé en dépendait. Dans ces moments fugaces, elle et moi ressentions exactement la même chose, ce sentiment, qu'en nous, pour quelques minutes, revenait un peu de joie et de bonheur."

 

Lu dans:
Iyer Prasad.  Requiem. Hektoen International. A journal of medical humanities. Winter 2020 issue. Iyer Prasad est hématologue-oncologue pédiatre consultant au Women's and Children's Hospital, à Singapour.
Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon. Prix Goncourt 2019. Editions de l'Olivier. 2019. Extrait page 226.


[Life has fragrance eternally lost
Pure symphony now cut short
Broken hearts disparate and new
Don’t know how to restart anew
This body in its empty shell
Trying to survive this living hell

Float away sweet child of mine
Gently into the warm sunshine
New horizons for you to explore
Precious memories left for us to adore
Making peace with shattered dreams
Fate perhaps has different schemes.]


Les vacances étaient là


" C’est un appartement à la mer du Nord qui sent le sable et le nougat ou les caramels que seuls les grands-pères achètent encore, en souvenir. Sur les murs, des images passées. Et un tableau dont le léger déplacement découvre le papier peint de la pièce en sa teinte originelle. Une petite forme, proche du triangle qui, sous le portrait d’Émile Verhaeren, évoque un temps révolu mais tenace.  Ils arrivent, l’air est frais. La mère plonge dans la chambre. À droite en rentrant, quelques pas dans le couloir carrelé. Le lit, la couverture en feutre orange. La mère ouvre. Le soleil rentre. Devant elle, des terrasses. Là, des maillots pendus, des parasols et aussi parfois des canoës en plastique un peu dégonflés. Jeanne et son frère, c’est de l’autre côté qu’ils courent. Vers la plage. "
                            Maxime Coton. Rêve d'or


On a tous en mémoire ces éclats de lumière dans le sable humide, ces bateaux traînant des mouettes rieuses, l'odeur entêtante des gaufres chaudes. En quelques instants les vacances étaient là. 



Lu dans:
Maxime Coton, Arié Mandelbaum. Resplendir. Éditions Esperluette. 2014. Collection En toutes lettres.  2014. 144 pages

dimanche, janvier 26, 2020

Péchés capitaux

"Paresse: habitude prise de se reposer avant la fatigue."
                        Jules Renard


vendredi, janvier 24, 2020

Le livre qui contient tous les autres


"Dans une Bonne Librairie, tous les livres sont bons. La librairie parfaite est petite, fournie mais sélective. Vous pourriez vous y rendre les yeux bandés, tendre la main au hasard et découvrir quelque chose de merveilleux. L'un de mes endroits favoris pour acheter des livres a longtemps été un éventaire à deux pas de Hampstead High Street, qui présentait sept cartons de livres à peu près. J'aimerais les avoir tous lus, mais le lieu n'existe plus. La visite parfaite dans une librairie, si parfaite qu'elle n'est pas de ce monde, se déroule comme suit. Je tombe sur la boutique au fond d'une rue étroite dans une ville qui m'est totalement inconnue. J'entre, et il y a seulement un livre. Juste un. Il est posé sur une table. Il a une couverture toute simple. Je ne peux même pas voir le titre. Je l'achète, et il me révèle tous les secrets de l'univers."
                        Mark Forsyth


Pour acquérir ce qu'on sait déjà chercher, il y a Internet. Pour découvrir ce qu'on ne sait même pas ne pas connaître, il faut une interface humaine, à l'image de la libraire au fond d'une impasse qui ne propose qu'un seul livre. Réflexion nourrissante sur le peu, l'essentiel et le trop plein, dépassant le simple cadre de la lecture.
 

Lu dans: 
Mark Forsyth. Incognita incognita. Les Éditions du sonneur. 2019. 48 pages. Extrait pp 33-35

jeudi, janvier 23, 2020

Lever l'ancre


"Un jour
un jour     bientôt peut-être
un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers
avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien
je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
                     Henri Michaux. Clown (1939)


Il y a cent interprétations possibles du beau texte de Michaux, appel du large, plongée en soi-même ou regard serein sur l'après-vie. Un jour déjà lointain, la chanteuse Mannick évoquait elle aussi cet appel du large. Cela devint le chant "Je connais des bateaux", pour les matins de départ et les soirs de nostalgie.

 

Lu dans:
Mannick. Je connais des bateaux.  Album "C'est par amour". 1980.  Découvrir les paroles.



mercredi, janvier 22, 2020

Météo des simples


 "Le ciel est dégagé au lever du jour et il fait très froid. Les carreaux de la chambre sont un peu bariolés de glace. Le vent s’élève d’ouest/nord ouest, glacial. Le soleil sort lentement derrière les arbres et maisons, ne montant pas encore bien droit dans l’atmosphère et on ne ressent un peu le réchauffement que vers 11 h, mais alors montent de l’ouest de hautes brumes blanches qui envahissent peu à peu le bleu du ciel. Celles-ci cachent progressivement le rayonnement du soleil qui était très apprécié. Le temps se grisaille de plus en plus et il passe des flocons de neige après-midi."
                    A. Michard.


Il est mille manières de vivre le climat, et autant d'écrire la météo. Le Journal  dans lequel Adolphe Michard note chaque jour les occupations, les dépenses, les rencontres et aussi le temps qu’il a fait dans un hameau de la Creuse va devenir pour lui une activité à part entière, insérée dans l’enchaînement des tâches quotidiennes. Cette activité lui a valu à la longue le statut d’un mémorialiste, et on vient du voisinage le consulter quand on a besoin de dater un événement marquant, notamment un décès ou un fait insolite, tel le passage, une année, d’un cygne noir sur la rivière.  La mémoire des simples.



Lu dans:
Solange Pinton. Les humeurs du temps. Journal d'un paysan de la Creuse. Dans Ethnologie française 2009/4 (Vol. 39). Pages 587 à 596

mardi, janvier 21, 2020

La bâtisse d'ombre


"Ils bâtissent avec des pierres et ils ne voient pas que chacun de leurs gestes pour poser la pierre dans le mortier est accompagné d'une ombre de geste qui pose une ombre de pierre dans une ombre de mortier. Et c'est la bâtisse d'ombre."
                            Jean Giono
   

Que chacun de nos choix, paroles ou gestes participe au récit de vie, le story telling ciselé par les communicateurs, ne choque personne. Billets nécrologiques publiés à la disparition d'un.e célèbre, récits d'une carrière pour banquet d'émérites, CV d'embauche répondent tous à la loi du genre: placer nos existences dans la lumière de ce qu'on aimerait léguer comme image. La bâtisse d'ombre que nos existences ont érigées sait se faire oublier, réussites qui se révélèrent des échecs, mots d'esprit qui firent briller autant qu'ils blessèrent, grands départs d'aventure qui finirent en boucle, envolées suivies d'embardées. Étrangeté de la réussite: la part d'ombre nous apprit souvent davantage que la succes story conservée pour le récit de vie. C'est par l'ombre du geste que l'on progresse, la lumière fige.

 
Lu dans:   
Jean Giono. Que ma joie demeure. Grasset 1935. Le Livre de Poche. 504 p. 

lundi, janvier 20, 2020

Après quoi?


"Un jour un camarade d'école de mon fils n'est plus revenu en classe et, après quelques semaines d'absence, on a appris que Frédéric était mort. Paul-Emmanuel n'en a parlé qu'à peine pour m'annoncer la nouvelle. Il n'a pas fait de commentaires, n'a posé aucune question. Frédéric était mort, c'était tout. C'est beaucoup plus tard, plusieurs semaines après, qu'il m'a posé la question que je n'attendais pas. «Avant d'être né, est-ce que tu crois qu'on est comme après? » Je n'ai pas compris tout de suite la question, et bêtement j'ai dit: «Après quoi?» Paul-Emmanuel a haussé les épaules, agacé par mon épaisseur d'esprit. «Après, quand on est mort », a-t-il dit. Une fois de plus, je n'ai pas su que répondre. J'ai dit que je ne savais pas. Ce qui est la vérité."
                                Claude Roy

Avoir six ans, et se poser les mêmes questions sans réponse que celles qu'on se fera bien vieux, lancés dans une aventure dont le sens nous échappe. J'ai repensé à cette phrase étonnante de Maurice Roche: « On devrait mourir d'abord, et vivre ensuite. » Peut-être comprendrions-nous mieux.  



Lu dans :
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait p. 332  

samedi, janvier 18, 2020

"Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations »
                                Nietzsche 

Ce chaos dont nous sommes


 "Ce n'est pas un signe de bonne santé que d'être bien adapté à une société profondément malade."
Jiddu Krishnamurti


A 20 ans, l'adhésion à cette affirmation est inconditionnelle. Plus tard elle se nuance: le chaos d'une société malade est en nous, même si on aimerait s'en défendre. Un "Je" idéal face à un "ça" malade est confortable pour l'esprit, un leurre.



Lu dans:
Prescrire. N° 435. Janvier 2020. p. 2
Jiddu Krishnamurti (1895-1986), présenté comme un messie de la théosophie et de la contreculture des années 1960, avant d'opérer un revirement vers le détachement de toute école, n'échappa guère aux controverses le taxant de manipulation oratoire. 

jeudi, janvier 16, 2020

Sagesse de Laâbi


"Dur dur le petit monde, comme il l'a toujours été.
Sauf que les prédateurs d'aujourd'hui sont plus « civilisés», plus pervers
et les grands de ce monde infiniment plus indécents."
                Abdellatif Laâbi 



Et, comme poursuit l'auteur, "pendant longtemps / et comme il en a toujours été / les petits de ce monde / vaquent aux nécessités de la survie." Lignes douces amères, non essentielles pour débuter une journée, mais qui ressemblent furieusement à une revue de presse matinale. 
 


Lu dans:
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait pp. 90, 91  

mercredi, janvier 15, 2020

L'attente


"Une montagne, un ciel affolé de lumière, des chasses de nuages et un yack sur l'arête : tout était disposé, suffisant. Ce qui ne se voyait pas était susceptible de surgir. Ce qui ne surgissait pas avait su se cacher. "
                Sylvain Tesson
 
 


Lu dans: Sylvain Tesson. La panthère des neiges. Gallimard. Coll Blanche. 2019. 176 pages. Extrait page 125.  

mardi, janvier 14, 2020

Par où pénètre le monde

« Je m’appelle Kim Se-Ri, mais je préfère Salomé, je ne peux plus sortir de chez moi à cause de la maladie. J’attends celui, celle qui viendra me raconter le monde. »
                        JMG Le Clezio

 
  

Lu dans:
JMG Le Clezio. Bitna sous le ciel de Séoul. Stock. Coll. La Bleue. 2018. 272 pages.

lundi, janvier 13, 2020

Sagesse sur Thuin


"L'ombre n'a pas encore étendu son emprise sur nos espérances." 
                Djos Janssens ( Oeuvre tremporaire monumentale installée sur les hauteurs de Thuin en 2015)
 

samedi, janvier 11, 2020

L'après-midi d'une vie


"Le monde semblait avoir poursuivi paisiblement sa course sans même que je m’en aperçoive. Envahie d’un sentiment de gratitude, je découvris qu’une partie de moi-même, disparue je ne sais où pour se laisser consumer par son chagrin et sa douleur, était revenue. J’étais remise sur les rails. Une fois d’aplomb, je m’attaquai à toutes les tâches que l’on entreprend lorsqu'on revient de voyage. Je rangeai le bureau et répondis aux messages que d’autres avaient laissés. J’avais été longtemps absente et il y avait donc toute une pile à liquider avant de me mettre à construire l’après-midi de ma vie, à élaborer un ordre d’une autre espèce, une structure permettant à une femme de cinquante ans de vivre sa vie seule, en paix avec elle-même et avec le monde environnant."
                            Sue Hubbel


Le hasard des lectures me fait découvrir simultanément Sue Hubbel, biologiste ayant quitté sa vie antérieure pour une ferme dans les monts Ozark où elle devient apicultrice, et François Jullien, le philosophe sinologue s'interrogeant sur l'hypothèse d'une seconde vie. Est-il possible, non plus de répéter sa vie à l'infini, mais la reprendre dégagée des contraintes existentielles de l'enfance et de celles de l'âge adulte soucieux de se façonner une image conforme à ce qu'on attend de lui.  Une seconde vie, inscrite dans le cours même de l'existence antérieure, mais qui se décale lentement d’elle-même et commence de se choisir et de se réformer. Comment, au départ de l’expérience accumulée, surgit la possibilité d'un nouvel itinéraire marqué par la lucidité issue du savoir négatif qui nous vient malgré nous, mais qu’on peut assumer. Ou comment la vie peut déboucher, non sur une conversion, mais sur une vie dégagée. Questions nombreuses aux réponses aussi variables que les individus, mais qui nous aident à sortir du lit et à enfiler nos bottes tous les matins.



Lu dans :
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages.
François Jullien. Une seconde vie. Grasset. 2017. 198 pages

vendredi, janvier 10, 2020

"La lettre écrite m'a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m'ont appris à apprécier les gestes."
Marguerite Yourcenar




Lu dans:
Marguerite Yourcenar. Mémoires d'Hadrien. Gallimard. 1951. Coll Folio 1977. 364 pages

mercredi, janvier 08, 2020

Chiens trouillards


"Je les gronde, les traite de chiens trouillards.
Ils remuent la queue joyeusement.
Sont-ils mes chiens ou suis-je leur humain?"
                        Sue Hubbell


A la mort du vieux chien de famille, il y a une quinzaine d'années, la maison perdit une sorte de légèreté.  Le soir, l'heure du retour n'était plus égayée par ses japperies, ses rotations sur soi-même pour attraper sa queue, ses glapissements célébrant une vie conjuguée au plaisant. J'étais le maître, il était le chien mais nul n'en ignorait la part de posture. On rangea écuelle, panier, os en peau, plus de poils à aspirer, plus d'odeur, et deux degrés de légèreté dans l'air de moins au thermostat. Il n'en vint pas d'autre, les enfants envolés quasi au même moment ayant emporté tous les souvenirs communs. Et nous, pas moins heureux pour autant, mais juste un peu moins gais.


Lu dans:
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages.

mardi, janvier 07, 2020

Sagesse de l'or fondant


"Mes abeilles couvrent deux mille cinq cent kilomètres carrés de terres dont je ne suis pas propriétaire, à la recherche de leur pitance, butinant de fleur en fleur pour lesquelles je ne paie aucune location, volant le nectar, mais en retour pollinisant les plantes. C'est une forme d'agriculture anarchique et paisible , et de gagner ainsi sa vie exerce sur moi un tel attrait par son côté sauvage, erratique, maraudeur qu'il me rend inapte à toute autre méthode, sauf peut être le cambriolage de banques."
                                            Sue Hubbell


On l'appelait la Dame aux Abeilles, et sa richesse était de ne rien posséder, si ce n'est l'excédent du miel dont se nourrissent les abeilles. Il y a un parfum de vendanges dans ces lignes, de grappes sucrées comme le nectar gratuit des ruches, de vignes qui vont "rendre en gaieté ce qu'elles ont raflé en lumière" (Sylvain Tesson) et de pollen de fleurs transformé en or fondant sur les lèvres. Une vraie leçon de choses.  
 
 

Lu dans:
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages. 

Nationale 7


"J'ai vu peu de gens dans ma vie
pour lesquels autrui n'était jamais un poids  
jamais une fatigue             jamais un ennui.
Toujours au contraire une chance
une fête         la possibilité d'un supplément de vie.
L'autostoppeur était de ces êtres."
                    Sylvain PRUDHOMME


Et si nous réveillions l'autostoppeur assoupi en nous depuis notre lointaine jeunesse. Visant Avignon, on arrivait à Castellane en deuche, tracteur ou déesse, pourvu qu'on avance et que le hasard fasse bien les choses. Comment retrouver le geste de lever le pouce en débutant sa  journée, accueillant celui qui surgit comme "une chance, une fête, la possibilité d'un supplément de vie." Certains jours renaît un désir de nationale 7, la route mythique par laquelle on délaissait les caricoles pour l’aïoli, loin des autoroutes à péage de nos vies actuelles. Comment a-t-on  pu vivre sans agenda partagé, sans la toile, sans whatsApp, sans radar tronçon ni péage, sans programmer nos rencontres, nos amours, nos projections barémiques et nos épargnes pension?  Tout cela en une si courte vie, on a peine à le croire.
 

 
Lu dans:
Sylvain Prudhomme. Par les routes. Prix Femina 2019. Gallimard. Coll. L'arbalète. 2019. 304 pages.

dimanche, janvier 05, 2020

Savoir d'où on vient pour deviner où on va


"À Ardentes, l'Indre coulait lentement, puissante, tachetée de feuilles d'or.
L'automne commençait à couvrir les rivières de motifs léopards.
La contemplation du courant me traversait de souvenirs paisibles.
Les rivières ont-elles la nostalgie de leur source?"  
                                    Sylvain Tesson


Et si la paix procurée par la contemplation de l'Indre était liée à cette absence d'inquiétude métaphysique dont jouit la rivière?  L'interrogation sur ses origines est une quête humaine: les scientifiques explorent Mars, la Lune, les trous noirs pour comprendre le bigbang initial, l'enfant adopté s'inquiète de ses origines, l'analysé explore son espace antérieur et celui de ses ascendants, le médecin généticien dissèque le génome des ancêtre afin de guérir celui de nos enfants. L'homme a en lui quelque chose du saumon anadrome qui, au terme d'une vie passée à découvrir la mer dans son immensité, remonte la rivière dont il est issu pour s'y reproduire, et mourir. Me revient l'interrogation d'un de mes petits-enfants après avoir libéré une mouche emportée par mégarde dans l'auto un soir de campagne: crois-tu qu'elle va retrouver sa route pour remonter jusqu'à sa famille? A-t-elle le talent du pigeon de compétition qui parcourt mille kilomètres pour retrouver son pigeonnier? Si le retour aux origines nous fascine, il participe aussi à notre inquiétude, celle de n'être qu'un pigeon égaré.


 
Lu dans:
Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. NRF. Blanche. 2016. 144 pages. Extrait page 134.

vendredi, janvier 03, 2020

Sagesse de Spinoza


"J’ignore si demain me gardera intacte
l’espoir de se laisser être
éloigne le désespoir."
                Joséphine Bacon


N'être que ce petit nuage fragile, à chaque instant menacé de se dissoudre au contact des autres. Faire tenir ensemble toutes les petites gouttes de vapeur qui font que ce nuage c'est nous, et personne d'autre. C'est du Spinoza, et c'est chacun de nous.
 
 
       
Lu dans:
Joséphine Bacon. Un thé dans la toundra - Nipishapui nete mushuat. Ed. Mémoire Encrier. 2013. 96 pages.
Spinoza réécrit par Sylvain PRUDHOMME. Par les routes. Prix Femina 2019. Gallimard. Coll. L'arbalète. 2019. 304 pages.

jeudi, janvier 02, 2020

Heureux comme un bourdon


"Si nos sociétés sont chaotiques et désordonnées, c’est parce qu’elles ont oublié deux notions qui organisent la vie des abeilles, et des insectes sociaux en général : la collectivité et l’avenir. »
                            Maurice Maeterlinck


Quand les ruches souffrent et se dépeuplent, relire Maeterlinck est une leçon de philosophie appliquée, restituant les drames, les utopies, les mythes, les destinées individuelles de ces insectes sociaux qui ont tant à nous apprendre. La multiplicité de leurs fonctions individuelles (exploratrices, bergères, pourvoyeuses, jardinières, champignonnistes, moissonneuses, terrassières, maçonnes, menuisières, nourrices, guerrières) se double d'une organisation sociétale qui pourrait nous inspirer: une intelligence collective aux rôles bien répartis sans être figés, toujours adaptables aux circonstances, aux imprévus, aux bouleversements des biotopes. La ruche, société idéale pour l'abeille, mais pour l'homme? Demeure l'insoluble problème: qui est-ce qui règne ici, qui donne des ordres, prévoit l’avenir, trace des plans, équilibre, administre, condamne à mort? Sur quoi se fonde l'autorité, et jusqu'où le bien commun est-il soluble dans l'épanouissement individuel? Le régime politique dans lesquels s’inscrivent les insectes sociaux est-il transposable à l'homme? La forme d’existence stoïquement acceptée chez ces insectes, considérant par exemple comme évidente la mort violente et cruelle des bourdons en surnombre, est-elle compatible avec le respect de l'individu humain le plus faible, le plus inutile ou le plus opposant à la bonne marche de l'ensemble? Autant de questions que de débats, justifiant la dose de chaos socialement acceptée au détriment d'une organisation humaine idéale. 

 
Lu dans:
Pierre Malherbe.Le  Carnet et les Instants. Les insectes sociaux sous la loupe de Maeterlinck. 
Maurice Maeterlinck. La vie des abeilles. Préface de Michel Brix. Bartillat. Coll. Omnia Poche. 2019. 258 p.

mercredi, janvier 01, 2020

Chemins noirs, page blanche


"Une seule chose était acquise, on pouvait encore partir droit devant soi et battre la nature. Il y avait encore des vallons où s'engouffrer le jour sans personne pour indiquer la direction à prendre, et on pouvait couronner ces heures de plein vent par des nuits dans des replis grandioses. Il fallait les chercher, il existait des interstices. Il demeurait des chemins noirs. De quoi se plaindre ?"          
                                Sylvain Tesson . Sur les chemins noirs


Après avoir tutoyé la mort suite à une chute stupide, cassé de partout, en guise de revalidation Sylvain Tesson part à la rencontre d'une France sauvage, bizarre et méconnue. Ces "chemins noirs" que plus personne n'emprunte, vastes territoires non connectés qui ont miraculeusement échappé aux assauts de l'urbanisme et de la technologie, sont l'occasion d'une reconquête solitaire des possibilités méconnues que chaque vie recèle. A l'aube de l'an neuf, il fait bon se rappeler qu'à l'instar de ces chemins perdus rien n'est programmé car  "de tous les millénaires passés ou à venir, aucun jour ne se clone» (Jim Harrison). Demain nous fait le cadeau d'une page blanche. 




Lu dans:
Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. NRF. Blanche. 2016. 144 pages
Jim Harrison. Une heure de jour en moins. Traduction: Brice Matthieussent. Flammarion. Littérature étrangère. 2012. 200 pages.