18 mars 2026

Dans ma langue


"Dans ma langue,
amour se dit Yêu.
Et faiblesse se dit Yêu.
La façon de dire ce que l'on veut dire change ce que l'on dit." 
                            Ocean Vuong


Lu dans: 
Ocean Vuong. Marguerite Capelle (Traduction). Le temps est une mère. Même pas. Gallimard 2023. 128 pages. Extrait p. 60.

17 mars 2026

Penser


"Nous avons exagéré le superflu.
Nous n'avons plus le nécessaire."
          Pierre-Joseph Proudhon


Un ami me fait découvrir un étonnant petit essai écrit par deux philosophes qui s'interrogent sur notre capacité de penser dans un monde saturé d’informations, où penser devient difficile non par manque mais par excès. Faudra-il réapprendre à penser comme on marche dans une montagne, d'un pas régulier qui n’obéit ni à l’horloge ni aux machines. Aujourd’hui, les paroles pleuvent comme grêle d’été sur les toits de tôle : elles font du bruit, beaucoup de bruit, mais ne mouillent rien. Ce matin je me suis surpris du potentiel d'évocation de l'angelus dont les notes me parvenaient de la collégiale proche: une volée d'images de vacances des petits villages assoupis où les étapes du jour se succèdent au son de leur modeste clocher. Ni opinion, ni info tonitruante, de la pensée pure. 




Lu dans:
Jean-Luc Nancy, Daniel Tyradellis. Qu'appelons-nous penser?  Diaphanes Editions. 2013. 74 pages

14 mars 2026

La taille de la vigne par temps obscur


"Y'a tant de vagues et de fumée
Qu'on n'arrive plus à distinguer
Le blanc du noir
Et l'énergie du désespoir (..)

Y'a tant de vagues et tant d'idées
Qu'on n'arrive plus à décider
Le faux du vrai
Et qui aimer ou condamner (..)

Je m'en irai dormir dans le paradis blanc
Où les manchots s'amusent dès le soleil levant
Et jouent en nous montrant
Ce que c'est d'être vivant 
Où les nuits sont si longues     qu'on en oublie le temps
Tout seul avec le vent 

Je m'en irai dormir dans le paradis blanc
Comme dans mes rêves d'enfant
Loin des regards de haine
Et des combats de sang
Retrouver les baleines
Parler aux poissons d'argent
Comme, comme, comme avant. "
                    Michel Berger 



Que dire à nos enfants dans ce monde à feu et à sang que nous ne comprenons plus, que nous ne reconnaissons plus? Dans un pays nordique il y eut une fête, célébrant le coucher du soleil qui ne réapparaîtrait pas pendant six longs mois. Les enfants s'en souviendront-ils; le reconnaîtront-ils si nous les adultes ne leur racontions plus le soleil en son absence? Nous sommes les garants de la lumière, qui devons la faire vivre pour les plus jeunes quand règne l’obscurité. Car le soleil va revenir, à un moment ou à un autre, c’est une certitude même si son absence est longue. Tout comme la paix, la justice, le respect de l’autre un jour reviendront si nous continuons d’entretenir les petites flammes qui en restent.

Que de messages porteurs reçus ces derniers jours, pourtant marqués en ce qui me concerne par une des plus tristes soirées de ma vie, un repas d'amis soldé par une mauvaise dispute sur la légitimité de l'intervention d'Israel et des EU en Iran et au Liban. Ce méchant conflit se répand donc jusque dans nos rencontres amicales et cette rupture de dialogue m'a profondémen perturbé. Et pourtant... Comme le suggère un ami cher dans un mail nocturne, le moment n'est-il pas propice pour élever le débat en respectant nos valeurs, nos croyances, et ce qui donne sens à nos vies. Quand l'avenir est obscur, seul le présent nous appartient et doit nous réjouir. Nous connaîrons ce dimanche un chouette moment de convivialité familiale: un de mes fils taille ses vignes, tout un symbole qui donne la vie et le fruit.  


Lu dans: 
Michel Berger. Le Paradis blanc. Album Ça ne tient pas debout. 1990.© Universal M B M Sarl
Il est où le soleil? Wajdi Mouawad. La grande librairie. Mercredi 4 mars 2026. 

13 mars 2026

Les repas d'amis

 "Ils mangèrent avec un grand silence heureux. Le pain était bon, le vin aussi. On sentait la joie de vivre."

                        Jean Giono. Que ma joie demeure 

                                 


Conseils pour vos prochains repas d'amis, évitez le taboulé libanais, le houmous et les falafels, oubliez le filet américain, les ribs et l'apple pie. Evoquer votre goût pour le Boeuf Stroganov, le Bortsch et les blinis n'est pas une bonne idée non plus. Composez-vous un menu comprenant des plats neutres et politiquement aseptisés tels un velouté de potiron, un suprême de volaille (ou de tofu si vegans), un sorbet de citron et un thé de verveine. Orientez la conversation vers la littérature ancienne, votre dernier voyage en vélo en Zélande et des conseils de permaculture. Evitez de parler de votre tour du monde en avion, du début du ramadan, du dernier vaccin contre la grippe, de l'élevage de poussins intensif, du boeuf de Kobé,  de religion, de la législation sur les voitures hybrides ou sur les guerres de même nom. Evitez de tousser ou de complimenter vos hôtes sur leur bonne mine(s) car il se trouvera toujours un rieur pour évoquer le détroit d'Ormuz qui en contient tant. Taisez-vous un maximum et évitez d'aborder tout ce qui fâche et démarre une conversation en vrille. Nul n'y échappe, car le chaos initié par quelques grands esprits dérangés se  répand rapidement, et partout, nous contaminant tous bien plus qu'on l'imagine. Pour ma part je range les repas d'amis jusqu'à ce que survienne un improbable armistice.



Lu dans:        
Jean Giono. Que ma joie demeure. Le Livre de Poche. 1959. 504 pages

12 mars 2026

Sagesse de Dominique Eddé

« Ils ont mis un obus dans le cul de la planète. »   
                Dominique Eddé, romancière et essayiste libanaise

                                


J'abhorre la trivialité et trouve pourtant appropriée la phrase citée par Dominique Eddé, qui l'a reprise à un collègue journaliste. Il faut avoir perdu l'esprit pour affirmer que grâce au chaos allumé au Moyen-Orient désormais "une grande paix régnera". Les lecteurs du Monde ont pu découvrir hier ces quelques lignes sobres de la romancière libanaise. "Dans cette partie du monde, la haine et l’épuisement se partagent les vies. Plus l’épuisement s’installe, plus la haine grandit. Le syndrome est en passe de contaminer la planète. Il appartient désormais à toute intelligence capable d’altérité et d’empathie de résister et de se faire entendre sous une forme ou une autre. Si modeste soit-elle. Il ne s’agit pas de l’emporter sur le raz-de-marée, il est en marche ; il s’agit pour chacun, chacune, de sauver à l’intérieur de soi ce qui vaut à notre espèce son qualificatif d’humaine."  


Lu dans: 
Dominique Eddé. Le temps du présent est écrasant, il est à la destruction. Le Monde. 11 mars 2026. 

11 mars 2026

Sagesse d'Ytshak Katzenelson


"Malheur à nous !
Nous pouvons, oui, nous aussi pouvons nous soulever et vous tuer ! Nous aussi ! Nous aussi ! Mais nous pouvons aussi ce que vous n’avez jamais pu ni ne pourrez jamais sur cette terre : Ne pas tuer son prochain."   
                    Yitshak Katzenelson. Chant du peuple juif assassiné. 1944


                          


Une longue tradition de prophètes, ces "voix prêchant dans le désert", constelle l'histoire du peuple d'Israël.  La voix d'Ytshak Katzenelson, poète et dramaturge juif, né le 1ᵉʳ juillet 1886 à Karelichy, près de Minsk, et assassiné par gazage le 1ᵉʳ mai 1944 au camp d'extermination nazi d'Auschwitz, résonne étrangement par ces temps de violence. 


Lu dans:
Yitshak Katzenelson. Chant du peuple juif assassiné. 1944. trad. B. Baum. Paris. Zulma. 2007.  Rédigé en 1944 au camp d'internement de Vittel.
cité par Hannah Arendt, Karl Jaspers. À propos de l'affaire Eichmann. Ed. L'Herne. 2021. 101 pages. Exergue
Ytshak Katzenelson https://fr.wikipedia.org/wiki/Ytshak_Katzenelson


09 mars 2026

Comme la bouche d'un volcan éteint

 "Tu ne tueras point." 
                        Exode 20:13


Voir s'écrouler, jour après jour, toutes les valeurs sur lesquelles se fondèrent nos vies, est une profonde désillusion. On put dire après Auschwitz qu'on n'avait rien vu, mais même cela nous est enlevé aujourd'hui. On voit, on lit, on découvre, et un silence assourdissant y répond. Célébrer le retour du printemps, les jonquilles, le réveil des abeilles, les semences de progrès qu'il y aurait en tout homme n'occultera pas la profonde inhumanité dans laquelle nous baignons actuellement. On sourit de la férocité de Kroll dans Le Soir évoquant le rapatriement des vacanciers de Dubaï "maman, j'ai oublié mon essuie à la piscine de l'hôtel", mais ce sourire cache un profond malaise.

Comme la moule, mon frère,
Tu es comme la moule
Enfermée et tranquille.
Tu es terrible, mon frère,
Comme la bouche d’un volcan éteint.
Et tu n’es pas un, hélas,
Tu n’es pas cinq,
Tu es des millions. (./..)
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère." 

Lu dans:
Nâzim Hikmet. Il neige dans la nuit et autres poèmes. Gallimard Poésie. 2000. 418 pages

07 mars 2026

Le temps des empires

 "Nous sommes entrés dans une période de retour des empires, où les grandes puissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, imposent leurs logiques de puissance. (./..) L’Europe devrait être une puissance de médiation et de droit. Notre responsabilité est de promouvoir des solutions politiques durables. Si nous abandonnons cette vocation, nous perdrons ce qui fait la singularité du projet européen." 
            Dominique de Villepin

             



Voix dissonante, qui ne se souvient du  14 février 2003 lorsque Dominique de Villepin, ministre français des Affaires étrangères, prononce un discours historique à l'ONU, s'opposant fermement à l'intervention militaire américaine en Irak. Son plaidoyer pour la paix et le désarmement par les inspections fut longuement applaudi, un fait rare au Conseil de sécurité. On le retrouve hier au JT 19h30 de la RTBF, à l'occasion d'un passage à Bruxelles dans un contexte international tout aussi perturbé, avec un discours qui paraît moins aligné sur les justifications israéliennes et américaines des récentes frappes en Iran et au Liban. L'avantage sans doute de ne pas être en position de responsabilité, mais paroles qui ont le mérite d'exister.  "« Ce n’est plus le temps des architectes. C’est le temps des maçons, ceux qui, pierre après pierre, bâtissent patiemment la maison européenne.. ./.. Si l’Europe cherche à devenir une petite Amérique, elle perdra son âme et sa raison d’être. L’Europe n’a jamais été une puissance d’empire ; elle est une puissance de droit. ./.. Nous entrons dans un monde d’empires. Les grandes puissances pensent en continents, en ressources, en domination. Si l’Europe n’apprend pas à penser ainsi elle aussi, elle sera pensée par les autres. »


Lu dans:
Dominique de Villepin. JT 19h30 (RTBF), 6 mars 2026 . Bruxelles,  6 mars 2026,  à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, L’Europe face aux empires  

06 mars 2026

S'émerveiller

 "Le monde ne mourra pas par manque de merveilles mais uniquement par manque d'émerveillement."                                         Vincent Munier

                               
    


Un grand-père apprend patiemment l'émerveillement à son petit-fils et à découvrir la nécessité de se rendre invisible pour voir la nature. Le superbe film Le Chant des forêts, réalisé par le photographe naturaliste Vincent Munier explore la forêt des Vosges; dans l'observation et la transmission intergénérationnelle. S'émerveiller d'un mouvement d’herbe, d'un souffle dans la brume, d'un battement d’ailes, du passage furtif d’un animal. Rien de spectaculaire au sens habituel du cinéma. Et pourtant tout est là. La forêt révèle la puissance de l’infime, de ces riens si importants, de toutes ces choses qui n’existent presque pas. Elles ne produisent rien, ne font pas d’actualité, ne remplissent aucun écran. Elles sont trop petites, trop lentes, trop silencieuses. Et pourtant, la forêt repose sur cette multitude d’insignifiances: un insecte nourrit un oiseau, un champignon nourrit une racine, une graine oubliée devient un arbre. Et la vie persiste grâce à ce que nous ne voyons pas. Un film qui est pur moment de bonheur pour qui sait encore s'arrêter durant deux heures et simplement observer.  


Lu dans: 
Phrase de fin de l'émission Passe moi les jumelles - consacré au photographe : Vincent Munier , l'éternel émerveillé
Vincent Munier. Le Chant des forêts. Documentaire. 93 minutes. France. 2025

05 mars 2026

Sagesse de Maryse Burgot

 "Je me dis que d'autres hommes trouveront, eux aussi, le chemin vers la paix au Proche-Orient, en Ukraine ou ailleurs. Y a-t-il d'autre choix que d'y croire ? Un devoir d'optimisme au nom des enfants des autres et des miens." 

                            Maryse Burgot


Un rayon de soleil dans la grisaille. Maryse Burgot, journaliste de France TV, partage son expérience et ses rencontres à l'occasion de la sortie de son autobiographie en Poche. Elle conclut sur une touche d'espoir, "car sinon à quoi bon continuer à faire quoi que ce soit" . Dans son métier, et dans tant d'autres. On retrouve "le serment d'être heureux" du philosophe Alain, adapté à notre époque. 


Lu dans:
Maryse Burgot. Loin de chez moi : Grand reporter et fille de paysans. Le Livre de Poche / Documents  . 2026. 312 pages
La Grande Librairie. Mercredi 4 mars 2026 à 21:05 sur France 5, Augustin Trapenard

04 mars 2026

Mauvais rêves de fin de nuit

 "Arrêtez ce monde, je veux descendre." 


Un mauvais rêve de fin de nuit. Profitant du chaos, la Chine s'empare de Taiwan, tuant son président et une quarantaine de ses plus hauts généraux, ministtres et scientifiques. Le monde réagit mollement, car la "la guerre n'est que la continuation de la politique par d’autres moyens ” comme nous le rappelle un ministre. Victime de ce noble principe, un de mes vieux patients fut massacré dans son sommeil à coups de trépied de baxter par un voisin de chambre qui le suspectait de grivoiserie. Ce qui n'était qu'un fait-divers de presse locale est transposé aujourd'hui en politique internationale. Moment de grâce annoncé, ce midi à la sortie des cours un repas partagé avec quelques-uns de nos petits, des concentrés de joie de vivre. Comment ne pas s'interroger sur le monde que nous leur laissons, envahis contre toute habitude par ce sentiment évoqué par Sylvain Tesson "de ne plus habiter ce vaisseau terrestre avec la même grâce"?  


Lu dans: 
Sylvain Tesson . Sur les chemins noirs. Gallimard. NRF. 2019. 176 pages
'La guerre n'est que ..."citation de Carl von Clausewitz, militaire prussien, qui occupa une place centrale dans les guerres napoléoniennes

02 mars 2026

De la démesure

 

"Prenez garde, Père Ubu. Depuis cinq jours que vous êtes roi, vous avez commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour damner tous les saints du Paradis. Le sang du roi et des nobles crie vengeance et ses cris seront entendus." 
                        Alfred Jarry 

                                           


Alfred Jarry reprend Eschyle et son imprécation  "L’hubris (la démesure) engendre le tyran / lorsqu’elle fleurit / elle produit l’épi de l’égarement / dont la moisson est faite de larmes." Nous n’avons plus de dieux pour nous rappeler à l’ordre, mais les faits démontrent que l'Homme n'a rien appris. 


Lu dans: 
Alfred Jarry. Ubu Roi. Mercure de France. 1896.
Eschyle (525-456 av. J.-C). Agamemnon. Orestie.