20 octobre 2023

Sagesse des pierres


... vos pas y heurteront sous l'herbe
des pierres qui ont été des clés de voûtes..."
        Aloysius Bertrand. Gaspard de la nuit



D'une modeste pierre tirée du fleuve on a fait la clé de voûte, veillant à la placer avec soin dans le même sens que celui qu'elle occupait dans le courant afin de la rendre plus résistante au sommet de l'ogive. Elle est redevenue pierre du terrain, foulée aux pieds. Rien n'a changé dans sa nature intime, seule sa fonction, et elle poursuit son existence modeste momentanément exaltée durant quelques siècles par le seul chant d'une cathédrale effondrée. Ainsi de nous, quand un peu de succès nous donne du Monseigneur, du Professeur ou du Président. Un jour vient où l'homme exceptionnel redevient à son lever un homme en peignoir oublié du monde qui trempe ses mouillettes dans son œuf mollet en parcourant le journal à le recherche oubliée de son nom.


Lu dans:
Aloysius Bertrand. Gaspard de la nuit. [édition 1801-1900]. Le livre de poche 2002. 342 pages.
cité dans Étienne Faure. Et puis prendre l'air. Collection Blanche. Gallimard. 2020. 136 pages. Extrait p.53


19 octobre 2023

Partir , revenir

 

"Arrivé par avion (..), tu atterris sous la strate des nuages où déjà piétine la belle arrière-saison. Les orpailleurs enfuis, tout l'or de l'automne a resurgi. Rentré d'outre-vie, tu tardes à croire que le soleil qui perce à présent la brume, si ras, était le même hier, celui qui cognait ardemment la peau. (..)
                            Etienne Faure


Pour les vacances, il n'y a plus de saison. La grande transhumance d'août a muté, un archipel de découvertes disséminé sur toute l'année s'est substitué à la plage, ses châteaux de sable et ses cabines. Dans les familles, les petits cousins néerlandophones et francophones se partagent les grands-parents, et les places dans les avions pour des citytrips en décalage. Soleil haut, soleil bas, on passe de l'un à l'autre comme on franchissait jadis la dune de Coxyde. Partir, revenir, il y a sans cesse une valise prête dans le hall, et toute lenteur perdue.



Lu dans:
Étienne Faure. Et puis prendre l'air. Collection Blanche. Gallimard. 2020. 136 pages. Extrait p.39


18 octobre 2023

La cinquième saison

 

"La cinquième saison est un temps à part. (..) On y goûte avec un plaisir accru les regains d'herbe où s'allonger, les reliquats de soleil et de récoltes, leurs couleurs attardées, appréciant d'autant ces répits qu'ils vont périr en quelques jours. Viennent les premières nuits froides et belles, brames et croisements des bois, colchiques, détachement des feuilles une à une."
                            Étienne Faure


Ce weekend encore, en chemise et tongs comme à la plage, on pouvait croire à un sursaut d'été. L'automne leurre son monde, laissant croire que les beaux jours vont perdurer, et notre jeunesse. Mais les ombres s'allongent et déjà les jours raccourcissent. On a monté quelques bûches, sorti les pulls, préparé l'alcool pour les fruits, curé sa pipe: le bel hiver peut venir.


Lu dans:
Étienne Faure. Et puis prendre l'air. Collection Blanche. Gallimard. 2020. 136 pages. Extrait p.41

16 octobre 2023

Cesser

 

"Non  ces hommes ne sont pas l'Algérie
et moi je suis aussi algérienne.
Tous les peuples
veulent chanter et danser
aller à des concerts de rock
je suis le peuple musulman tout entier
un chant vient suspendre les mutilations
un chant qui dit
cesser!  "   
                    Sabine Garrigues

Moment de paix au terme d'une journée passée avec des amis, l'inoubliable Glenn Gould interprète au piano la Cinquième de Beethoven transcrite pour piano seul par Franz Liszt. Presque sans transition nous parviennent les images venues de la ville de Gaza, qu'on s'était juré de ne pas regarder et qu'on visionne quand même, allez comprendre. Un court moment revient à la mémoire le journal du moine bénédictin Thomas Merton Réflexions d'un spectateur coupable: comment sauvegarder sa paix intérieure confrontée à tant de haine? Sinistre décompte, les derniers chiffres de civils ayant perdu la vie totalisent provisoirement 2 450 personnes à Gaza et 1 400  en Israël, 155 otages et 1 million de personnes déplacées. Guère plus coupables de quoi que ce soit, des deux côtés d'un mur réputé infranchissable, si ce n'est d'être nés au mauvais endroit au mauvais moment. Comme l'écrit un humoriste, si Dieu cautionne cela, que restera-t-il au Diable, et à qui la mort des uns pour venger les autres rendra-t-elle la vie? Mais il est sans doute des choses qui échappent aux chanceux comme nous d'avoir passé toute notre existence dans un pays en paix. 



Lu dans: 
Sabine Garrigues. Rien n'est su. Le Tripode. 2023. 128 pages. Extrait pp 58, 59
Thomas Merton. Trad. Marie Tadié. Réflexions d'un spectateur coupable. Albin Michel. 1970

14 octobre 2023

Sagesse d'Octavio Paz


 "Je suis homme: je dure peu
et la nuit est énorme
mais je regarde vers le haut
ce que les étoiles écrivent
sans comprendre"
                        Octavio Paz


A cinq ans, on peut s'endormir en contemplant le ciel immense par la fenêtre de sa chambre, et s'interroger sur le pourquoi des choses. De longues années plus tard, on ne comprend toujours pas. Tant d'études, tant de lectures, tant de conférences, tant de discussions métaphysiques avec tant de personnes sensées... et rien, tout ça pour ça. Et pourtant le bonheur existe, et avec lui la stupeur d'être. C'est à ne rien comprendre.


13 octobre 2023

Une beauté éternelle

 

« L'amour est une conséquence absolue de la beauté, et vice versa. Quand vous aimez profondément une personne, vous la trouvez belle, mais pas parce que vous la voyez comme physiquement belle. (..) Vous êtes devenu une partie d'elle et elle est devenue une partie de vous. (..)  Regarder la beauté, c'est aussi la ressentir les yeux fermés."
                            Mauro Morandi.



Un visage aimé ne s'estompe ni ne vieillit jamais. Pareil à Narcisse qui traque le reflet de l'aimée au fond du puits, et n'y retrouve que la sienne, le souvenir d'une image surpasse la réalité. Dans un beau récit, la maman d'une victime des attentats de Paris le décrit bien: " ta beauté à toi elle est partout, y compris dans cette boîte (..) , beauté stoppée nette, allongée là dans la pièce froide de l'institut médico-légal, je te regarde, je fixe ton beau visage, oui beau, ta beauté ne s'efface pas. La mort nourrit la vie, avant je ne le savais pas, maintenant je le sais. (..) La terre n'est rien d'autre qu'un morceau de ciel."  Un regard aimant ne discerne pas les rides.


Lu dans:
Gulnaz Khan. Photographies de Michèle Ardu. National Geographic Traveller. Septembre 2023
https://www.nationalgeographic.fr/voyage/2020/03/cet-homme-vecu-seul-sur-une-ile-deserte-pendant-31-ans
Sabine Garrigues. Rien n'est su. Le Tripode. 2023. 128 pages.  

12 octobre 2023

Entre lion et singe

 

" N'imitez rien ni personne. Un lion qui copie un lion devient un singe "
                        Victor Hugo, Tas de pierres




Un jour vient où on vide la chambre des bébés, ce temps est passé et s'ouvre sur d'autres projets. On vide dans la foulée la malle à déguisements: désormais les petits-enfants joueront leur propre rôle, sans tenter d'en reproduire un autre. Cela s'appelle grandir.



Lu dans: 
Victor Hugo. Océan: Tas de Pierres. Classic Reprint. Forgotten Books. 2018. 629 pages

11 octobre 2023

Neerpede

 


"Un vol de canards sauvages , c’est le moment de les accompagner."  
                    Poésie murale


Un moment de rêverie par temps troubles. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, cette merveilleuse photo a été prise - sans filtre ni retouche, la nature est une merveilleuse artiste - à moins d'un kilomètre de chez moi, à Neerpede (Anderlecht). Un superbe livre y a été réalisé magnifiant les dizaines d'espèces d'oiseaux qui y nidifient ou y transitent chaque année, créant dans ma commune urbaine une des plus belles réserves naturelles qu'on puisse imaginer, espace de rêve et d'évasion indispensable à notre équilibre. Adolescent, j'y prolongeais mes studieuses journées de classe par un temps de rêverie qui parvenait à leur donner du sens. Je n'aurais imaginé à l'époque que les poules d'eau, canards sauvages, ramiers et autres oiseaux domestiques qui y nichaient se verraient multiplier à l'infini dans un espace aussi urbanisé qu'il est devenu par la suite: couples de Martin-pêcheur, Corneille noire, Goéland brun, Grive mauvis, Merle noir, Pic vert, Pigeon ramier et tant d'autres. Abrités par autant de plantes et arbustes qu'on ne peut les nommer tous: Berce commune, Brunelle à grandes fleurs, Consoude, Eglantier, Filipendule commune, Forsythia, Iris pseudacorus, Marguerite, Plantain, Zinnia, cohabitant en toute harmonie avec des myriades d'insectes et autant d'espèces de chauves-souris et de rongeurs. On peine à le croire, mais on y arrive en tram de la STIB (31 et 81, arrêt-terminus Marius Renard), et en moins de cinq minutes à pied on pénètre dans un autre monde, d'une gratuité et d'une richesse impressionnantes. Silence et patience de rigueur si on souhaite partager un moment de beauté.



Lu dans:

Collectif Sauvegardons Neerpede. La magie de Neerpede. Voyage dans l'étang. 20 €. Le livre-cadeau par excellence: sauvegardonsneerpede@gmail.com.