07 mars 2026

Le temps des empires

 "Nous sommes entrés dans une période de retour des empires, où les grandes puissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, imposent leurs logiques de puissance. (./..) L’Europe devrait être une puissance de médiation et de droit. Notre responsabilité est de promouvoir des solutions politiques durables. Si nous abandonnons cette vocation, nous perdrons ce qui fait la singularité du projet européen." 
            Dominique de Villepin

             



Voix dissonante, qui ne se souvient du  14 février 2003 lorsque Dominique de Villepin, ministre français des Affaires étrangères, prononce un discours historique à l'ONU, s'opposant fermement à l'intervention militaire américaine en Irak. Son plaidoyer pour la paix et le désarmement par les inspections fut longuement applaudi, un fait rare au Conseil de sécurité. On le retrouve hier au JT 19h30 de la RTBF, à l'occasion d'un passage à Bruxelles dans un contexte international tout aussi perturbé, avec un discours qui paraît moins aligné sur les justifications israéliennes et américaines des récentes frappes en Iran et au Liban. L'avantage sans doute de ne pas être en position de responsabilité, mais paroles qui ont le mérite d'exister.  "« Ce n’est plus le temps des architectes. C’est le temps des maçons, ceux qui, pierre après pierre, bâtissent patiemment la maison européenne.. ./.. Si l’Europe cherche à devenir une petite Amérique, elle perdra son âme et sa raison d’être. L’Europe n’a jamais été une puissance d’empire ; elle est une puissance de droit. ./.. Nous entrons dans un monde d’empires. Les grandes puissances pensent en continents, en ressources, en domination. Si l’Europe n’apprend pas à penser ainsi elle aussi, elle sera pensée par les autres. »


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Dominique de Villepin. JT 19h30 (RTBF), 6 mars 2026 . Bruxelles,  6 mars 2026,  à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, L’Europe face aux empires  

06 mars 2026

S'émerveiller

 "Le monde ne mourra pas par manque de merveilles mais uniquement par manque d'émerveillement."                                         Vincent Munier

                               
    


Un grand-père apprend patiemment l'émerveillement à son petit-fils et à découvrir la nécessité de se rendre invisible pour voir la nature. Le superbe film Le Chant des forêts, réalisé par le photographe naturaliste Vincent Munier explore la forêt des Vosges; dans l'observation et la transmission intergénérationnelle. S'émerveiller d'un mouvement d’herbe, d'un souffle dans la brume, d'un battement d’ailes, du passage furtif d’un animal. Rien de spectaculaire au sens habituel du cinéma. Et pourtant tout est là. La forêt révèle la puissance de l’infime, de ces riens si importants, de toutes ces choses qui n’existent presque pas. Elles ne produisent rien, ne font pas d’actualité, ne remplissent aucun écran. Elles sont trop petites, trop lentes, trop silencieuses. Et pourtant, la forêt repose sur cette multitude d’insignifiances: un insecte nourrit un oiseau, un champignon nourrit une racine, une graine oubliée devient un arbre. Et la vie persiste grâce à ce que nous ne voyons pas. Un film qui est pur moment de bonheur pour qui sait encore s'arrêter durant deux heures et simplement observer.  


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Phrase de fin de l'émission Passe moi les jumelles - consacré au photographe : Vincent Munier , l'éternel émerveillé
Vincent Munier. Le Chant des forêts. Documentaire. 93 minutes. France. 2025

05 mars 2026

Sagesse de Maryse Burgot

 "Je me dis que d'autres hommes trouveront, eux aussi, le chemin vers la paix au Proche-Orient, en Ukraine ou ailleurs. Y a-t-il d'autre choix que d'y croire ? Un devoir d'optimisme au nom des enfants des autres et des miens." 

                            Maryse Burgot


Un rayon de soleil dans la grisaille. Maryse Burgot, journaliste de France TV, partage son expérience et ses rencontres à l'occasion de la sortie de son autobiographie en Poche. Elle conclut sur une touche d'espoir, "car sinon à quoi bon continuer à faire quoi que ce soit" . Dans son métier, et dans tant d'autres. On retrouve "le serment d'être heureux" du philosophe Alain, adapté à notre époque. 


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Maryse Burgot. Loin de chez moi : Grand reporter et fille de paysans. Le Livre de Poche / Documents  . 2026. 312 pages
La Grande Librairie. Mercredi 4 mars 2026 à 21:05 sur France 5, Augustin Trapenard

04 mars 2026

Mauvais rêves de fin de nuit

 "Arrêtez ce monde, je veux descendre." 


Un mauvais rêve de fin de nuit. Profitant du chaos, la Chine s'empare de Taiwan, tuant son président et une quarantaine de ses plus hauts généraux, ministtres et scientifiques. Le monde réagit mollement, car la "la guerre n'est que la continuation de la politique par d’autres moyens ” comme nous le rappelle un ministre. Victime de ce noble principe, un de mes vieux patients fut massacré dans son sommeil à coups de trépied de baxter par un voisin de chambre qui le suspectait de grivoiserie. Ce qui n'était qu'un fait-divers de presse locale est transposé aujourd'hui en politique internationale. Moment de grâce annoncé, ce midi à la sortie des cours un repas partagé avec quelques-uns de nos petits, des concentrés de joie de vivre. Comment ne pas s'interroger sur le monde que nous leur laissons, envahis contre toute habitude par ce sentiment évoqué par Sylvain Tesson "de ne plus habiter ce vaisseau terrestre avec la même grâce"?  


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Sylvain Tesson . Sur les chemins noirs. Gallimard. NRF. 2019. 176 pages
'La guerre n'est que ..."citation de Carl von Clausewitz, militaire prussien, qui occupa une place centrale dans les guerres napoléoniennes

02 mars 2026

De la démesure

 

"Prenez garde, Père Ubu. Depuis cinq jours que vous êtes roi, vous avez commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour damner tous les saints du Paradis. Le sang du roi et des nobles crie vengeance et ses cris seront entendus." 
                        Alfred Jarry 

                                           


Alfred Jarry reprend Eschyle et son imprécation  "L’hubris (la démesure) engendre le tyran / lorsqu’elle fleurit / elle produit l’épi de l’égarement / dont la moisson est faite de larmes." Nous n’avons plus de dieux pour nous rappeler à l’ordre, mais les faits démontrent que l'Homme n'a rien appris. 


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Alfred Jarry. Ubu Roi. Mercure de France. 1896.
Eschyle (525-456 av. J.-C). Agamemnon. Orestie. 

28 février 2026

Dulce bellum

 "Dulce bellum inexpertis. / La guerre est douce à ceux qui ne l'ont pas vécue." 
                            Sagesse latine

                                


Une critique lucide, et ancienne, de l'enthousiasme guerrier. Une réflexion profondément actuelle, propice à entamer ce mois de mars, Mars dieu de la guerre dans la mythologie romaine. 

27 février 2026

Sagesse de Karen Blixen

 « Tous les chagrins sont supportables si on en fait une histoire. »
      Karen Blixen (1885-1962)


Il faut (re)lire l'oeuvre de Karen Blixen pour saisir la pertinence de cet épigraphe.Ou (re)découvrir les films éponymes. 


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Karen Blixen. La Ferme africaine. Out of Africa. Gallimard. Coll. Blanche. 1942. 
Karen Blixen. Le Festin de Babette et autres contes . Babette's Feast.  1958. Gallimard. Folio 4679. 2008. 

26 février 2026

La Petite Sauvage

 "Au milieu des ténèbres, je souris à la vie, comme si je connaissais la formule magique qui change le mal et la tristesse en clarté et en bonheur." 

                                        Rosa Luxemburg. Lettres de prison. 


Méfiez-vous des livres, car on ne sait où ils nous mènent. Ce soir La Grande Librairie diffusée sur France 5 fait s'entrecroiser Laurence Nobécourt (La Petite Sauvage), Arundhati Roy (Mon refuge et mon orage)... et Rosa Luxemburg, figure emblématique de la Première Guerre mondiale, non évoquée mais qui surgit irrésistiblement dans ma mémoire. Emprisonnée elle contemple un oiseau, un jardin minuscule, la lumière changeante et affirme une joie profonde malgré l’enfermement. Elle est à la fois cette "petite sauvage" que Laurence Nobécourt décrit comme une figure intérieure de l'enfant en nous avant l’adaptation sociale, à la part indomptée, intacte, qui refuse la domestication. Et cette capacité à ne pas consentir à la brutalité du monde, décrite par Arundhati Roy comme ultime refuge quand se déchaîne l'orage: "comment rester humain quand le monde se durcit". Il existe en nous un noyau antérieur au trauma, au pouvoir, à la contrainte, un point de liberté que ni la famille, ni l’État, ni la prison ne peuvent entièrement étouffer. Nobécourt le nomme "sauvage". Roy le nomme "refuge". Luxemburg le vit comme une joie intérieure indestructible. Et si la petite sauvage, le refuge et la prison libre n'étaient qu’un seul et même lieu,  l’espace intérieur où la dignité demeure?  Trois voix mêlées, trois femmes, respect. 


Lu dans: 
Laurence Nobécourt. La Petite sauvage. Grasset. 2026. 288 pages 
Arundhati Roy. Mon refuge et mon orage. Gallimard. 2026. 400 pages. 
Rosa Luxemburg. Lettres de prison. Recueil épistolaire (1915 - 1918) écrit pendant sa détention pour son opposition à la Première Guerre mondiale. 

25 février 2026

Gjensynsglede

 "Gjensynsglede (norvégien): la joie de tomber sur une personne que l’on n’a pas vue depuis longtemps." 


Un visage revient, comme un port sortant de la brume. Les années s’effacent un instant, on se regarde incrédules de vivre une double expérience. D'abord celle de la rencontre elle-même. Tout aurait pu empêcher ce moment, les hasards contrariés, les routes divergentes, les retards, les silences, les déménagements, les maladies, les choix infimes qui déplacent une vie de quelques degrés, autant de bifurcations qui auraient suffi à rendre cette rencontre impossible. Statistiquement, elle avait toutes les chances de ne pas advenir.  Et puis celle de la reconnaissance d'un visage après de longues années. Les traits ont changé, la peau s’est affinée, les lignes se sont creusées, le regard a traversé des paysages que nous ignorons. Et pourtant, quelque chose demeure, une façon de plisser les yeux, d'incliner un sourire. Ce n’est pas la photographie que nous reconnaissons, mais bien le mouvement intérieur qui a survécu à tant d'années. Le visage n’est plus le même, et cependant il est resté fidèle à lui-même. Comme un vieux village dont les façades auraient été restaurées, mais dont les rues gardent la même orientation vers le soleil. Le temps transforme sans effacer. Ce qui aurait pu ne rester à jamais qu'une silhouette floue dans la mémoire est devenu ce visage transformé qui se tient là, vivant, respirant, devant nous.  Gjensynsglede , un beau mot pour décrire ce qui aurait pu ne jamais être.  


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Célia Saïph. Les Saisons de mon coeur. Laffont. 2023. 192 pages

24 février 2026

Eloge de la tasse fêlée


"Dans la tasse fêlée
le thé fume encore
le temps a bu le reste."   
                Sagesse Wabi-sabi


La perfection fatigue. Totalement anachroniques, je découvre deux petits ouvrages étonnants sur le wabi-sabi, esthétique et philosophie japonaise qui célèbre la beauté de l’imperfection. Tel le kintsugi, art séculaire du Japon, qui répare une poterie brisée avec une laque mêlée d’or : la fissure n’est pas dissimulée, elle est sublimée. L’objet devient plus précieux à cause de sa blessure, la fragilité et les cicatrices font désormais partie de sa beauté. Bien plus qu'une philosophie, une invite à jeter un regard différent sur le vieillissement, la fragilité et la finitude. Il est paradoxal que ce soit au Japon que soit né après 1950 le concept japonais de Qualité Totale, approche de management stratégique visant le "zéro défaut". Toute société secrète le tout et son contraire.  Il nous reste quelque mots à glisser dans la main du patient découragé par son déclin : 

Apprendre à vieillir comme une pierre au soleil
vieille pierre que  personne ne regarde,
elle n’en est que plus belle, 
vieillir ainsi sans se plaindre, sans se retenir,
en devenant peu à peu exactement ce que l’on est.


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Léonard Koren. Wabi-sabi pour aller plus loin. Trad. Laurent Strim. Le Prunier. Sully. 2018. 96 pages
Léonard Koren. Wabi-sabi à l'usage des artistes, designers, poètes & philosophes. Trad. Laurent Strim. Le Prunier. Sully. 2015. 110 pages

22 février 2026

Qui suis-je?


"Il me vient à penser
Que je n'existe vraiment pas,
Si ce n'est dans le regard
Et
Dans la voix de l'Autre."  
                    Yves Namur


Que sais-je de moi, qui ne m'ait été dit? Que je suis né à telle date, un bébé de sexe masculin,  né en Belgique, portant tel prénom et tel patronyme. Que sais-je de moi que je n'aie dû accepter, bon gré mal gré.  Qu'on me prête quelques qualités et autant de manques, que je puisse exercer la médecine après avoir été proclamé, et conduire un véhicule après avoir été déclaré apte. Que les quelques paroles que j'ai prononcées ici et là furent justes ou dérisoires, le saurais-je sans en avoir entendu les commentaires? Et qu'un jour un de mes enfants annoncera une tr!ste nouvelle, qu'heureusement je n'entendrai pas. 


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Yves Namur. Figures de l'éphémère. Poésie. Escale du Nord. 2026. 272 pages. Extrait p.194

20 février 2026

De la démesure

"Il y a une autre belle armada  qui flotte magnifiquement vers l’Iran en ce moment." 
                        Donald Trump

                        


Un politicien féru d'Histoire n'aurait sans doute pas évoqué le terme armada pour glorifier ses navires en route vers les côtes iraniennes. Il aurait gardé en mémoire le funeste destin de l'Invincible Armada, puissante flotte espagnole de 130 navires lancée en 1588 par Philippe II pour envahir l'Angleterre. Ce projet majeur a échoué face à la marine anglaise et aux tempêtes, marquant un tournant historique et affaiblissant durablement la puissance maritime espagnole. Quant aux porte-avions réputés invincibles, le naufrage du Vasa, fleuron de la flotte suédoise pour dominer la Baltique, lors de son voyage inaugural le 10 août 1628, incite à la modestie. Navire, trop lourd et instable, déséquilibré par un centre de gravité trop élevé par l'ajout d'énormes canons sur le pont supérieur, il sombra à la sortie du port de Stockholm en quelques minutes devant la Cour horrifiée, provoquant la mort d'environ 30 à 50 personnes. 

19 février 2026

Il est où le soleil?


"De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages ?
De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages, (..)
Toute la liberté qu’on prend à des oiseaux
Le destin juste et dur la reprend à des hommes.
Nous avons des tyrans parce que nous en sommes." 
                Victor Hugo. L'Oiseau 


Anny Duperey lit L'Oiseau à la Grande Librairie, "dont la cage qui pend au seuil de ta maison / vit, chante, et fait sortir de terre ta propre prison." De combien d'oiseaux sommes-nous les maîtres, le plus innocemment du monde? Dans une interview réalisée en 1998 par Bernard Pivot, Alexandre Soljenitsyne s'interrogeait sur la capacité qu'aurait l'habitant du 21ème siècle à rester libre dans une civilisation confortable, dont il serait à la fois l'esclave et le tyran. Pour les petites mains usées prématurément par la récolte de coltan pour nos smartphones, on est des princes. Par notre hyperdépendance aux enjeux financiers et stratégiques du monde, on est des serfs. Nous devrons un jour faire face à ce dilemme: à quoi sert une fenêtre ouverte, s'il n'y a plus de ciel? A quoi bon lever l'ancre s'il n'y pas plus de ligne d'horizon? Quel sens donner au voyage, si tout est programmé? Il est des libertés pires que la prison.  


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Victor Hugo. À l'oiseau. Recueil Les Contemplations. 1856. Composé de 158 poèmes, divisé en deux parties (« Autrefois », « Aujourd'hui ») témoignant de la vie du poète avant et après la mort de sa fille Léopoldine en 1843.

18 février 2026

Ce qui nous unit

 "- Bonjour, dit le petit prince.- Bonjour, dit le marchand." C'était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif, on en avale une par semaine et l'on n'éprouve plus le besoin de boire. - Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince. - C'est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs, on épargne cinquante-trois minutes par semaine. - Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ? - On en fait ce que l'on veut... "Moi, se dit le petit prince, si j'avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine..."  

                                    Antoine de Saint Exupéry


Curieuse journée. Plusieurs patients ont évoqué le début du Ramadan demain mercredi, quelques autres (plus rares) le Mardi Gras précédant le Carême, et un dernier prolonge son Dry January  en Dry Feb à la canadienne. Une coïncidence du calendrier qui cette année fait signe: existerait-il dans l'être humain une aspiration bien ancrée à la retenue, au ralentissement, au discernement que procure la maîtrise du besoin immédiat? Le Ramadan, le Mercredi des Cendres et Dry February ne partagent sans doute ni les mêmes fondements ni les mêmes finalités culturelles ou religieuses. Mais ils posent une question commune : que faisons-nous de nos désirs ? Je suis libre non pas quand je cède, mais quand je peux différer. 


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Antoine de Saint Exupéry. Le Petit Prince.  Chapitre XXIII 

17 février 2026

Le retour

 "Oui, je vis dans une tente et je dois me déplacer sur des charrettes tirées par des ânes, mais je suis heureuse. Mon pays est le plus beau du monde." 

                    Rotana, réfugiée retrouvant son village détruit à Gaza


La famille de sept personnes vient de passer sa première nuit dans une tente fournie par le comité de secours égyptien. Depuis la réouverture du point de passage de Rafah le 2 février [2026], seuls quelques dizaines de Gazaouis par jour ont pu rentrer dans l’enclave, retour soumis à des conditions sécuritaires très strictes et déshumanisantes. Les familles revenues découvrent un territoire largement détruit, avec des habitations rasées situées en zones encore occupées.  Et pourtant, "le pays où on revient demeure le plus beau pays du monde." Images et descriptions insoutenables qui hanteront les mémoires des victimes comme celles de ceux qui les ont provoquées. Le récit de combattants survivants du Vietnam, d'Irak ou d'ailleurs est révélateur des ravages provoqués par les guerres chez les vainqueurs comme chez les vaincus. Se trouvera-t-il à Gaza une Etty Hillesum, figure mystique de la Shoah, pour choisir d'ériger un rempart intérieur contre la haine, seule digue permettant à notre monde de survivre malgré ces horreurs? 


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Marie Jo Sader. C’est mon droit de revenir : à Gaza, un retour traumatisant. Le Monde. 17/02/2026 .

16 février 2026

Le souffle de vie

 "Dieu crée Adam, le premier homme, en le modelant à partir de la glaise, puis en insufflant dans ses narines un souffle de vie."
                    Genèse. chapitre 2 

                        


Fascinant pouvoir qui confie à un seul homme, dans notre démocratie, la création d'un ministre-président au terme d'une nuit de profonde réflexion. Il le créé, comme dans la Genèse, à son image et à sa ressemblance, mais pas trop, de peur qu'il lui fasse de l'ombre. 


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Genèse . 1:26-27

13 février 2026

Sagesse du Roi Lear

« Les êtres malfaisants font belle figure.
Auprès de plus mauvais encore
n’être pas le pire, c’est déjà mériter l’éloge. »   
                            William Shakespeare. Le Roi Lear



Relire ses classique à la lumière de l'actualité est un plaisir rare.  Dans une atmosphère sombre, chaotique et violente, le Roi Lear sombre dans la folie et son royaume se déchire. L’ordre moral s’est effondré et affirmer qu'on n'est pas le pire est déjà une vertu. Shakespeare aurait pu éditorialiser dans le New York Times, sans déparer l'actualité. Déclassifier 3,5 millions de documents, incluant également plus de 2 000 vidéos et 180 000 images parfois caviardées, bouscule la hiérarchie du mal tout en la rendant totalement opaque. Les Epstein Files, sInistre pyramide de complicités, de silences et de proximités, qui savait et qui pas, qui a été invité à sa table, dans son avion, dans le salon de celui-ci ou dans la chambre, sur son île, dans sa boîte mail, quelle faveur pour quel prêt? Qui est coupable et qui ne l'est pas dans pareil cloaque? Dans le doute, on conclura sans doute qu'ils le sont tous, sauf le Dalaï Lama, Jimmy Carter et Yvonne de Gaulle, et quand on en aura épuisé l'actualité on n'en parlera plus. 


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William Shakespeare. Le roi Lear. P.O.L. 2022. 256 pages


12 février 2026

La vie, lefeu


« La vie nous grandit,
l’âge nous émiette. » 
                    Philippe Colmant


L’expérience, les rencontres, les épreuves, les joies, le lent apprentissage de la vie nous construisent. Nous gagnons en profondeur, en compréhension, parfois en compassion. Et paradoxalement, comme le feu entame la bûche, cette constructtion même nous émiette. Le temps ne se contente pas d’enrichir, il use. Le corps se fragilise, les certitudes se fissurent, la mémoire se troue, les forces se dispersent. De quel bois alimenter le feu pour ne pas qu'il s'éteigne? 


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Philippe Colmant. Verso de l'ombre. Ed. Le Coudrier. 2025. 100 pages. Extrait p.87

Un grand théatre de fous

 "C'est un malheur du temps que les fous guident les aveugles."
                    William Shakespeare. Le Roi Lear 

                             


Merveilleux acteurs, et comme il est souligné avec émotion à la fin du spectacle, merveilleux accessoiristes, techniciens, maquilleurs, habilleurs, sans gloire aucune si ce n'est celle de nous partager ces textes venus du fond des temps.  Ils nous rappelent que les tyrans fous font l'histoire des hommes depuis toujours, et que leur fragilité tôt ou tard les perd. C’est toute la magie de Shakespeare qui résonne, entre éclats de rire et instants d’émotion pure. Est-ce la vie qui imite la scène ou la scène qui dévore la vie? 


Lu dans: 
William Shakespeare. Le roi Lear. P.O.L. 2022. 256 pages
L’Habilleur. De Ronald Harwood. Version française de Dominique Hollier. Au Public, jusqu'au 28.2.26

11 février 2026

Candide

 "Maman, l’hiver, m’en donnait un petit morceau pour la gorge, quand je partais à l’école. L’instituteur m’apprit un jour qu’on ne dit pas le sucre candide mais le sucre candi. 

Quelle déception ! Le lendemain je doutais du Père Noël et un peu plus tard, je réfléchis à l’existence de Dieu …"    
                                           Norge


Déception supplémentaire quand on découvre au Larousse que si candide qualifie un enfant ou une personne innocente, naïve, ingénue ou d'une sincérité désarmante souvent par inexpérience, appliqué à un adulte, il peut suggérer une crédulité ou une niaiserie. On lui préférera dans ce cas le terme de néophyte qui désigne celui qui porte un regard neuf. Quand les mots nous trahissent.. 

10 février 2026

Sagesse du robinet multifonctions

"Comment un robinet multifonctions peut changer votre vie quotidienne. Un robinet qui permet d’avoir de l’eau bouillante instantanément. " 
                                                Publicité SoSoir


... mais aussi de l'eau pétillante, des rafraichissement instantanément, un gain de temps apprécié pour gagner du temps et maîtriser sa vie. La pub pour cet ustensile de cuisine fait rêver, quotidienne dans mon Soir depuis des semaines, même si parfois elle se trompe de vie . Et si on cessait de voir le temps comme une simple ligne droite qui nous pousse vers l'avant, une ressource comptable (on le "gagne", on le "perd", on le "dépense"), mais le voir comme un espace à vivre, comme une habitation?  Au lieu de traverser la minute en courant, on s'y installe. C'est la différence entre survoler un paysage en avion et s'y promener à pied. La façon dont nous occupons cet espace est le reflet direct de nos valeurs, ce que l'on fait de ses heures vides dit souvent plus sur nous que ce que l'on fait de ses heures pleines. Toute réflexion demande une pause dans le mouvement. C'est en s'arrêtant dans cet espace que l'image devient nette. Comme une eau agitée qui doit s'apaiser pour refléter le ciel. Où se nicheront les pauses dans notre journée aujourd'hui? 


08 février 2026

Le zèbre

 

"Le cinquième jour
Du haut d’un nuage,
les mains rouges d’argile,
Dieu contemplait les animaux:
Je suis mécontent du zèbre»,
dit-il à Saint Rémi
qui tenait la liste,
«il ressemble trop au cheval.
Rayez-le! "         
                    Pierre Ferran

    

Où se niche ce qui nous déride dans cette fable minimaliste?  La double perception du mot "rayer", un sentiment de connivence avec le modeste zèbre qui ne sera jamais cheval, le soulagement de découvrir qu'un jeu de  mots lui évite de se voir disparaître. Et une illustration amusante. 


Peut être une image de zèbre


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Pierre Ferran. poète et enseignant. Le Cinquième Jour. Texte souvent cité dans des groupes de littérature ou de poésie en ligne, conté par Jean-Claude Carrière. 

06 février 2026

Le non de Rosa Parks

"Rosa Parks
( j’ai appris son nom )
Bus n°2857
sur Cleveland Avenue
Montgomey [ Alabama ]
ce 1er décembre 1955
lorsque le chauffeur James F.Blake
demande à Rosa de quitter sa place
elle lui répond NON
et le monde change
un tout petit peu. "
                    Thomas Vineau


C'est une très lointaine image d'enfance, juste assez pour entendre des choses qu'on ne comprendrea que bien plus tard. Le texte fait référence à un événement majeur de l’histoire des États-Unis : le refus de l'élève Rosa Parks de céder sa place dans un bus à Montgomery (Alabama), le 1er décembre 1955. Ce geste a déclenché le boycott des bus de Montgomery, une mobilisation massive de la population afro-américaine contre la ségrégation raciale dans les transports publics. Le boycott a duré 381 jours et a conduit, en 1956, à une décision de la Cour suprême des États-Unis déclarant inconstitutionnelle la ségrégation dans les bus. C’est aussi l’événement qui a propulsé sur le devant de la scène nationale Martin Luther King Jr., alors jeune pasteur. Ce n’était “qu’un non”, mais un non qui a déplacé l’axe de l’histoire. Etrangement tout se rejoue aujourd'hui, pareil au même. Ne s'est-il donc rien passé entre tant d'années?  


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Thomas Vinau. Recueil: Poèmes d’une Amérique imaginée. Editions: Le Castor Astral. Collection Poche/Poésie. 2021.

02 février 2026

Naufrage

 "Vos mères vous ont dit que les phares sont là pour éclairer l'océan; n'en croyez rien, ils sont là pour dire aux marins où ils sont." 

                                    Eric Tabarly


Une amusante et insolite "fable musicale" animée par Hélène Dispas, jeune médecin généraliste, nous a interpellés ce vendredi soir sur l'impact - santé des déterminants sociaux, ces conditions dans lesquelles les individus naissent, vivent, apprennent, travaillent et vieillissent. Les interrogations inquiètes sur les dysfonctionnements de notre système de santé, ses doutes quant à l'utilité de la médecine qu'on lui suggère m'ont replongé dans la lecture passionnée d'Ivan Ilitch et de sa "Némésis médicale", qui imprégna durablement ma jeune pratique. On sort pensif de pareille soirée: comment passe-t-on insensiblement au fil d'un long parcours du sentiment d'impuissance vers une certaine sérénité et le bonheur de pratiquer une médecine du quotidien aussi nécessaire que modeste? Comment se poser sans se renier? En découvrant sans doute que chaque consultation est une rencontre autant qu'un engagement. On prête à Eric Tabarly, la légende des navigateurs disparu en mer le 13 juin 1998, une belle réflexion sur les gardiens de phare. Un marin perdu est un naufragé en puissance, et les gardiens de phare n'ont eu de cesse au fil des siècles de conquérir, voire d'apprivoiser ces cailloux isolés et massacrés par les déferlantes. Ici comme ailleurs, la machine a progressivement remplacé l'être humain. La présence, rassurante pour les marins, d'un homme oublié comme eux au milieu de la tourmente des flots déchaînés, se fait rare. Si les phares guident toujours les navigateurs, le plus souvent ils n'abritent plus de gardien. Il demeure que l'image est belle de ces hommes perdus dans la détresse s'accrochant à une balise lointaine près de laquelle ils devinent un autre homme, affrontant les mêmes vents et les mêmes vagues. N'être à longueur de semaine que cet humble fanal perdu lui-même dans les flots parfois déchaînés de la vie, uniquement là "pour dire aux marins où ils sont" peut suffire, toute révolte ancienne intimement intégrée, à rendre un médecin heureux.  



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Hélène Dispas. Docteur, le chômage me fait mal au ventre. Vendredi 30 janvier 2026.  La Villa. Centre culturel de <Ganshoren, en partenariat avec la Maison Médicale Calendula.
https://www.youtube.com/watch?v=xpDczrI1Gk4

 

31 janvier 2026

Fable

 "En ce monde, rien n’est bon ni mauvais au même titre pour tous." 
                            Ismaïl Kadaré

                           

"Que fais-tu donc?" dit la carpe au héron qui la tient dans son bec. "Je te sauve de la noyade."  Tout est vrai, successivement.  


29 janvier 2026

Février

 "En fait il n’y a plus de couleurs." 

                        Papier peint mauvais drap


Etonnnante métamorphose du parc forestier: une brume, légère comme un voile, habille tout, gommant relief et couleurs. On guette les premières taches de couleur, perce-neiges, jasmin, crocus pour nous signifier le début de la fin de l'hiver. 


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COLLECTIF. Papier peint mauvais drap. n°3/4. octobre 2025

28 janvier 2026

S'amuser jusque dans la mort


"Je me souviens que le lendemain de la mort de Gide,
Mauriac reçut ce télégramme:
« Enfer n’existe pas.
Peux te dissiper.
Stop. Gide. » 
            Georges Perec


Ultime pirouette d'un Gide facétieux, à l'homosexualité assumée, jouisseur, provocateur à Mauriac son antithèse. Une légèreté qui amuse, 75 ans plus tard, mais le faisait-elle à l'époque? Le fera-t-elle demain?


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Georges Perec. Recueil: Je me souviens.Hachette. Hachette. P.O.L. 1978

27 janvier 2026

Regards croisés

 

« Quand une personne regarde un tableau, ce qu’elle découvre, c’est que le tableau lui-même la regardait déjà. »  
                                                    Paul Audi


Fasciné par l'expression des naufragés du Radeau de la Méduse de Géricault (1819, Le Louvre) , il me fallut un bon moment pour discerner à l'horizon d'une mer déchaînée, en haut à droite, la minuscule silhouette de l'Argus, pauvre rafiot perdu dans la brume qui venait à leur secours. Ce fut ma première leçon de peinture. Quand on croit regarder un tableau, on imagine un geste simple, à sens unique : un sujet actif (moi) face à un objet passif (l’œuvre). Or le tableau n’est pas seulement ce que l’on voit, mais il nous voit, il nous attend. Une œuvre porte en elle une intention que son auteur a imaginée bien avant de lancer le premier trait. Elle n'a été conçue que pour rencontrer un regard humain, pour l’interpeller. En entrant dans la salle, ce n’est pas nous qui commençons l’échange : l’échange était déjà en place. Il nous regarde et nous révèle par ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas. Deux personnes devant la même toile ne voient jamais la même chose, non parce que la toile change, mais parce qu’elle agit comme un miroir qui leur envoie l'image d'eux-mêmes. Pour certains le tableau résiste, se dérobe, garde son secret, l'Argus ne leur apparaîtra jamais ne laissant du tableau qu'une image de désespérance. Leçon d'humilité, comprendre une oevre n'est pas la posséder, ce n’est pas la consommer, c’est entrer en relation. On peut étendre la phrase de Paul Audi au monde lui-même, ou aux autres. Nous découvrons un rouge-gorge sur une haie et le fixons du regard, croyant que nous le regardons, alors que nous sommes peut-être regardé depuis une heure. Observés par la réalité, par le passé, par tout le petit peuple qui habite la nature et qui nous précède. L’art devient alors une école du regard réciproque, un apprentissage de l’attention au plus modeste, au presqu'invisible, à l'insignifiant. 


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Paul Audi. Le Vrai du Beau. Regard sur la peinture. Flammarion. Essai. 2026. 260 pages  

24 janvier 2026

Du respect et non des deals

 «Le Groenland n'est qu'un gigantesque morceau de glace stratégique, que seuls les États-Unis ont la capacité de protéger."                    Donald Trump.Forum de Davos. 21.1.26

 

                               


Comme une éclaircie par le vitrail un jour de grand-messe, on a apprécié le geste de protestation de la présidente de la Banque centrale européenne qui se lève et quitte un dîner officiel en réaction au mépris présidentiel américain.  On s'est laissé interpeller par le discours de résistance du premier ministre canadien Mark Carney, qui lui valut une standing ovation aussi méritée qu'inhabituelle. Il est rassurant de redécouvrir que le respect ne se négocie pas. Face au mépris, affirmer que le Groenland n'est pas un glaçon mais une population, une culture, un rapport privilégié à la nature, nous concerne tous. A ceux qui nous représentent, et beaucoup d'entre eux le font le mieux qu'ils peuvent, on aimerait envoyer ce simple signal: ne nous laissez plus insulter, nous valons plus que cela. Notre seule richesse est d'être de simples  humains, solidaires, laborieux, dotés de la capacité de rêver à une société plus juste, plus fraternelle, plus respectueuse de son environnement. 

Comment ne pas être inquiets de voir notre monde progressivement régi comme un énorme souk où tout se négocie en termes de valeur marchande, de ristournes, de droits d'accès aux organes de décision. Je suis heureux d'habiter et de travailler dans la quatrième commune la plus pauvre de Belgique, et émerveillé par la somme des minimes solidarités du quotidien que j'y observe. Je suis reconnaissant de pouvoir m'y exprimer sans crainte de poursuites, de jouir d'une protection sociale contre les aléas de la vie, de voir ma vie privée protégée par une législation européenne qui règlemente les pratiques douteuses des réseaux sociaux. J'apprécie la chance de bénéficier d'un système politique basé non sur un chef providentiel mais sur les compromis permanents, quelles qu'en soient les insuffisances et les lenteurs. Chers élus, ne nous laissez pas déposséder de tout cela. Intégrez une part d'utopie et de sollicitude dans vos priorités budgétaires, et quand à travers vous un président ivre de sa puissance nous méprise, cultivez le courage de vous lever et de quitter la table, rappelant aux grands de la planète que le respect est plus important que les deals. 

22 janvier 2026

Luminescence

 "Le Temps, ce grand sculpteur."
                    Marguerite Yourcenar


                 

Une belle évocation en son et lumière des 800 ans de saccages suivis de reconstructions qui furent nécessaires pour sculpter la cathédrale Saint Michel et Gudule, ce coeur battant de Bruxelles. La lumière sculpte la pierre, le son sculpte l'espace et la technique lie le tout. Tant de beauté préservée illustre à merveille la petitesse des vicissitudes politiques de notre époque à l'échelle du Temps. 


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Luminescence. Les 800 ans de la cathédrale   
Marguerite Yourcenar. Le Temps, ce grand sculpteur. NRF Gallimard. 2015. 256 pages.

21 janvier 2026

Ombres

"Où va cet homme
Flanqué d'un chien errant ?
Je ne sais pas son nom
Mais je connais son ombre,
Si proche de la mienne,
Presque jumelle.
Toutes les ombres
Sont soeurs de sang.
Où va cet homme errant
Flanqué d'un chien ?" 
                    Philippe Colmant



Deux ombres côte à côte sur le sol. Etrangement similaires, ni riche ni pauvre. Ne se reconnaissent ni le plus souple, ni le plus doué, ni le plus jeune, celui sans avenir et celui sans passé. Les ombres n'ont ni patronyme, ni famille. Elles avancent pourtant toutes les deux au même rythme. Dans un monde idéal, on devrait peut-être s'en isnpirer.  


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Philippe Colmant. Verso de l'ombre. Le Coudrier. 2025. 100 pages. Extrait p.31

20 janvier 2026

à table !

 « Si vous n’êtes pas autour de la table des négociations, c’est que vous êtes au menu. » 
                            Béatrice Delvaux


                           


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Béatrice Delvaux. Le Soir. 19 janvier 2026. Editorial

19 janvier 2026

Blue Monday

"Sait-on combien sont morts
Du sang sur leurs mains d'ombre
Dans les champs de coton
À cueillir fleurs de neige
Pour des bouquets de fête?" 
                Philippe Colmant


Ainsi ce jour est le "Blue Monday", version raccourcie de "La Journée mondiale de la tristesse", que n'invente-t-on pas? Une pensée pour ces millions d'anonymes dont le seul souci est d'assurer la nourriture, le logis, l'éducation de leurs enfants au prix d'un labeur épuisant. S'inerrogent-ils sur le l'influence de la lumière sur le moral? 


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Philippe ColmantVerso de l'ombre. Le Coudrier. 2025. 100 pages. Extrait p.33

17 janvier 2026

Sagesse tibétaine


"Puissé-je être celui qui calme les douleurs
pour le malade le remède
pour le pauvre un trésor bienvenu.
Puissé-je être protecteur pour les abandonnés 
guide pour ceux qui cheminent
barque, gué ou pont pour ceux qui tentent d'atteindre l'autre rive
lampe pour ceux qui ont besoin de lampe
serviteur pour ceux qui aspirent sortir de la servitude." 
                                        Cantideva, Booldhicaryavatara. Sagesse boudhique tibétaine


Paroles de sagesse éternelle que l'on cueillle au lever comme le jardin acccueille la rosée. Beau programme pour une journée, ou pour une vie. 


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Marguerite Yourcenar . Octobre 1985 - Juin 1987. La voix des choses . NRF. Éditions Gallimard. 1987. 102 pages. Extrait p.35
Cantideva (685-763 après JC). Booldhicaryavatara. Recueil de textes de sagesse bouddhique tibétaine. 

16 janvier 2026

Sagesse du Dalaï Lama

 "L'histoire est fréquemment reprise par le Dalaï Lama. Un vieux moine se faisait prier par un de ses élèves le sollicitant de l'emmener en pique-nique. Toujours demain, jamais aujourd’hui, le temps passa comme s'écoulent les saisons. L'élève devient moine  son tour, le vieux moine meurt inopinément.  Son disciple aimé ouvre le cortège funéraire. Sur le bord du chemin, deux étrangers s'interrogent: "Qui est-ce, et où vont-ils donc?" Le Dalaï Lama conclut dans un sourire contagieux: "Vous l'aurez deviné, en pique-nique".


Ironie bienveillante: ce que nous remettons sans cesse au nom de l’urgence finit par se réaliser, mais trop tard pour être vécu. Le pique-nique comme métaphore de la présence, cette capacité à habiter pleinement l’instant, plutôt que de le sacrifier à l’illusion du nécessaire.


15 janvier 2026

Que peut la sagesse face au raz-de-marée?

 "Existe-t-il un lieu sur Terre qui échappe à ces nuées de nouveaux livres ?  Leur nombre même est un sérieux obstacle à l’apprentissage, car  ces distractions détournent l’esprit des hommes de la lecture des auteurs anciens .  Les imprimeurs déchaînés couvrent le monde de pamphlets et de livres stupides, ignorants, malveillants, calomnieux, fous, impies et subversifs. Le flot est tel que même des choses qui auraient pu faire du bien perdent toutes leurs vertus. " 
                                    Erasme 

                                 


Au XVIe siècle en Europe, la popularisation de l’imprimerie, l’abordage du Nouveau Monde et la redécouverte des auteurs de l’Antiquité provoquent un raz de marée éditorial. L’humaniste Érasme, lui-même pourtant auteur prolifique, s'en lamente dans un commentaire sur le proverbe se hâter lentement.  On peut être un grand esprit et mal évaluer l'inéluctabilité d'évolutions techniques non-maîtrisables. Ce fut le cas de l'imprimerie, bien plus tard du smartphone, actuellement de l'intelligence artifiielle dont il faudra bien s'accomoder. 


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Éloge du papier à l’heure du déluge numérique . Benoît Bréville & Pierre Rimbert . Le Monde diplomatique janvier 2026
Ann Blair. Too Much to Know : Managing Scholarly Information Before the Modern Age. Yale University Press, New Haven. 2010.

14 janvier 2026

L'ami de l'an mil

 

"Aux yeux de la lune
ceux qui aujourd'hui la regardent
sont-ils semblables
à ceux d'il y a mille ans?" 
                        Abbas Kiarostami


Qu'un poète persan contemporain puisse admirer la Lune d'un même regard que celui d'un ami imaginé de l'an mil, et le mien à l'autre bout du monde, me fascine. Notre ancêtre admirant la Lune était-il moins heureux que nous, qu'espérait-il pour ses enfants, mangeait-il à sa faim, aimait-il une femme? La Lune, elle, ne s'en tracasse guère, scrutant la Terre éternelle et y déchiffrant les mêmes traces dans la même poussière. 


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Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L. 2002. 248 pages. Extrait p.214

13 janvier 2026

Sagesse d'Etty Hilllesum

 "Autrefois je croyais devoir produire un certain nombre de pensées profondes par jour; aujourd’hui il m’arrive d’être une friche infertile, mais étendue sous un ciel vaste, haut et paisible. C’est mieux. Je me défie aujourd’hui de cette profusion de pensées jaillissantes, j’aime mieux être de temps en temps en friche et en attente" 
                            Etty Hillesum

                            


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Etty Hillesum. Une vie bouleversée. Seuil. 1995. Extrait page 145 

12 janvier 2026

Les couleurs d'origine


 "La neige fond vite
et bientôt s'effacent
les traces des passants
petits et grands." 
            Abbas Kiarostami


Hier encore, un jardin aux contours estompés par la neige. Ce matin, quelques degrés gagnés sur le gel lui ont rendu ses couleurs d'origine. Les grands bouleversements ne prennent parfois qu'infiniment peu de temps. 


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Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L. 2002. 248 pages. Extrait p.11

09 janvier 2026

Des humains et des poules

 "J'ai parfois des flashs où je me dis en voyant les gens se dépêcher sur le trottoir : mais qu'est-ce qui sépare les humains des poules ?"       Charles Pépin

                  

Sans y paraître une vraie question philosophique, légère, un tantinet ironique et pourtant moins superficielle qu'il y paraît. La poule traverse la cour, l’humain traverse le trottoir, même empressement sans pensée apparente, même automatisme. La frontière de l’humain vacille, ce qui nous différencie de l'animal est-il aussi tranché que ce qui nous a été transmis comme vérité séculaire? Si le propre de l'humain est la capacité de créer du lien, l'expérience de ceux d'entre nous qui ont eu un chien, un chat (ou un cheval) interpelle. Tout comme ces deux films documentaires: Le premier, l'étonnant "My Octopus Teacher" (Pippa Ehrlich & James Reed, 2020), où un plongeur, d’abord observateur, devient peu à peu partenaire d’un poulpe. Il ne l’étudie plus : il l’attend. Il ajuste son rythme au sien. Une relation naît, fragile, non verbale, mais réciproque. Ce qui surgit là n’est ni instinct pur, ni raison abstraite, mais une capacité de relation consciente, une attention qui accepte d’être transformée par l’autre. On le retrouve dans un autre registre, plus discret encore, dans le documentaire "La cigogne et le pêcheur", de Christian Baumeister, où une cigogne rejoint chaque année le même homme, sur le même rivage, selon un rituel que rien n’explique entièrement par l’utilité ou le dressage. La cigogne pourrait ne pas revenir. Le pêcheur pourrait ne pas attendre. Et pourtant, ils se reconnaissent, dans une fidélité sans contrat, mémoire sans langage, présence sans domination. 

En cette époque anxiogène où notre quotidien est pollué par les termes "taxe", "dette", "austérité", "guerre", "pauvres", "identité", "profiteurs", "sanction", qui étouffent les aspirations à vivre ensemble, si nous tentions l'alternative de retisser sans cesse un fil d’attention, de confiance et de reconnaissance de l’autre sans condition, qu’il ait des plumes, des tentacules ou simplement un visage pressé sur un trottoir.


Lu dans: 

  • Charles Pépin. Où trouver la force ?  Allary. 235 pages 2025
  • id. interview C. Pépin par Thierry Boutte.  LLB. 31 décembre 2025. 
  • "My Octopus Teacher". Pippa Ehrlich & James Reed. 2020. Netflix
  • "La cigogne et le pêcheur", film documentaire de Christian Baumeister. https://www.praguefilmawards.com/films/yaren/ 

07 janvier 2026

Traces de passage

 

"Les pas d’un homme dans la neige
Qu’est-il allé chercher
Reviendra-t-il par le même chemin?" 
                             Abbas Kiarostami.


Il y a une poésie à déceler les premiers pas dans la neige ce matin au lever. On tente d'imaginer ce passant matinal, dont le trottoir a gardé l'empreinte. Las flocons tombent encore, les traces s'estomperont bientôt. et le sol oubliera jusqu'à son passage. Qu'il soit revenu sur ses pas avec les croissants du petit-déjeûuner ou parti pour un lointain voyage, la neige n'en gardera aucun indice. Tout peut se rêver. 


Lu dans: 
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L. 2002. 248 pages. Extrait p.9.  Abbas Kiarostami est un cinéaste, photographe et poète iranien  

Neige, nuit

"Il neige
il neige
il neige
le jour s'achève
il neige
la nuit. " 
            Abbas Kiarostam


Par la fenêtre, un tableau en noir et blanc. La nuit, la neige, un camion de déneigement dont le gyrophare troue l'obscurité. Au volant, un anonyme levé tôt pour que nous puissions remplir nos tâches quotidiennes. Je lui suis reconnaissant. 


Lu dans:
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L. 2002. 248 pages. Extrait p.8.  Abbas Kiarostami est un cinéaste, photographe et poète iranien  

06 janvier 2026

Réflexion sur l'austérité

 "Cette légende indienne raconte comment le sage Sissa, inventeur des échecs, demanda au roi Belkib une récompense étonnamment modeste : un grain de riz sur la première case, puis le double sur chaque case suivante (2, 4, 8, etc.) jusqu'à la 64ème, illustrant la croissance exponentielle. Le roi accepta, pensant à une demande insignifiante, mais réalisa trop tard que la somme totale dépassait toutes les récoltes du royaume, car le nombre final sur la dernière case atteint 2^63, soit plus de 9 quintillions de grains, un chiffre astronomique." 

                Sagesse indienne


Des chiffres qui donnent le vertige, particulièrement en cette période d'austérité. La fortune de Bernard Arnault, chef d'entreprise et milliardaire français, PDG du groupe de luxe LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy) est estimée à 194,7 milliards de dollars (166 milliards d'euros). Le salaire net médian en France est d’environ 22 000 euros par an . Le contribuable moyen mettra donc, s'il parvient à épargner la totalité de ses revenus (comment fera-t-il ?) 7 millions d’années pour égaler la fortune de l’homme le plus riche du pays. Ou en d'autres termes,si par miracle ce même contribuable gagnait soudain 10.000 dollars par semaine, détaxés, (8.500 euros), il lui faudrait néanmoins 374.423 ans pour atteindre le même objectif. Le sage Sissa est-il consulté par les puissants de ce monde? 


Lu dans: 
La Fable des Grains de Riz sur l'Échiquier : Les Intérêts Composés

03 janvier 2026

Yaren et Adem


"Qu’est-ce que signifie «apprivoiser»?
C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie créer des liens.  
Il faut être très patient. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. 
Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus."
                              Antoine de Saint Exupéry


Depuis quatorze ans, comme chaque année à la même époque sur le lac Uluabat, dans le nord-ouest de la Turquie, une cigogne nommée Yaren vient se poser sur la barque du pêcheur Adem Yilmaz, retrouvailles immortalisées par le photographe animalier Alper Tüydes. Lors de la migration printanière des cigognes vers le nord, Yaren retrouve systématiquement Adem, partageant avec lui le quotidien du village d’Eskikaraagaç jusqu’à la fin de l’été, l'accompagnant à la pêche, partageant son repas, puis retournant au nid. Pour reprendre au mois d'août la route de l'Afrique australe (Égypte, Tanzanie, Afrique du Sud), utilisant le détroit du Bosphore comme point de passage. A l'heure où créer du lien revêt une importance nouvelle, on reste admiratif devant ce symbole d’amitié fidèle entre un homme et un oiseau, confiants dans la séparation, attendant que l'autre revienne avec "des perles de pluie venues de pays où il ne pleut pas / ne plus parler / et se cacher là / à te regarder danser et sourire / et à t'écouter chanter et puis rire." (J. Brel).   


Lu dans: 
Antoine de Saint Exupéry. Le Petit Prince. Chapitre XXI. La rencontre avec le renard. 
Mathilde Warda. L’amitié émouvante entre un pêcheur et une cigogne. La Libre Belgique. Vu de 2025. 3 janvier 2026
Photo: ©Wikipedia https://en.wikipedia.org/wiki/Yaren_(stork)#/media/File:Adem_Amca_ve_Yaren_Leylek_2020.jpg