lundi, septembre 30, 2013

Les objets de rien des gens de peu

"Ils avaient fait leur temps. Nous les avions rangés dans un grenier ou une pièce inoccupée ou encore nous les avions accompagnés sans scrupule jusqu'à une décharge. Et voilà qu'ils resurgissent dans l'allégresse et qu'ils bénéficient d'une seconde vie. Ils sont tous là en ordre de bataille, la plupart écorchés par leur vie antérieure, et hors d'usage ou encore bons pour une société qui n'a plus cours: un moulin à café alors que les machines ont rendu leur usage inutile, des lames de rasoir, celles qui coupent le visage de celui qui en use, des brocs destinés à la toilette du matin comme si les salles de bains n'existaient pas, des tubes de dentifrice marque « Colgate ». (..) J'aperçois des diplômes, celui du certificat d'études ou du brevet élémentaire. L'acheteur sera-t-il un être inculte qui se prévaudra d'un savoir qu'il ne possède pas ou bien les montrera-t-il à un enfant qui se gaussera à la vue de ses papiers dont il ne saura que faire? Tout ce petit monde vit à plat, modestement, résigné à s'étaler à même le trottoir et à subir les outrages d'un public distrait. Si on leur donnait la parole, ils voudraient revendiquer, manifester de la fierté, une fierté outragée: «Que croyez-vous, ma chère madame, autrefois j'ai mouliné un excellent café dont l'arôme excitait une famille mal réveillée».
Pierre Sansot. Ce qu'il reste.

La consultation est terminée depuis une heure, et ma tête bourdonne encore des récits de tous ces "gens de peu" qui font notre quotidien, et ma vie professionnelle. La description que me fait Pierre Sansot des multiples objets de brocantes des rues de nos cités compose le meilleur des décors à ce qui est devenu mon quotidien, une pratique médicale du "presque rien" qui se révèle souvent une rencontre permanente du presque tout, d'existences souffrantes égrenant les pathologies les plus diverses et les plus réelles, tellement intriquées dans la pauvreté de moyens disponibles  qu'on ne sait guère par quel bout en dévider l'écheveau. "Au-delà du marchandage, ce sont des histoires de vie qui sont en jeu - non point ces histoires commémorées reproduites à grand spectacle mais des vies authentiques, silencieuses, accomplies dans la douleur et dans la joie, qui se sont brisées avec un décès, un héritage, une succession difficile. Les uns et les autres parlent d'abondance puis se taisent quand ils prennent conscience d'un néant qui fait effraction sur une rue banale et auquel ils ont été associés brutalement et dans lequel, un jour, ils seront immergés. Enfin, vient le moment de fixer le prix: là encore je découvre une visée démocratique dans ce rassemblement qui contient des objets d'une inégale valeur et qui se côtoient fraternellement en dehors d'une quelconque valeur marchande."
Quand la médecine rencontre les brocantes, on peut s'entendre.

Lu dans:
Pierre Sansot. Ce qu'il reste. Payot et Rivages. 2006. 201 pages. Extraits p. 39, 43-45

Sagesse des restes

   "Le reste reçoit donc deux acceptations différentes: un résidu, un laissé-pour-compte, mais aussi bien l'immensité de ce qui nous entoure et dont les manifestations n'épuisent pas la totalité."
Pierre Sansot

Cet été qui n'en finit pas nous offre une belle rencontre avec nos enfants et petits-enfants au prétexte d'une cueillette de pommes qui feront un nectar en novembre, belle occasion de se réchauffer une dernière fois aux rayons mordorés du soleil de septembre et aux rires des uns et des autres. Les plus jeunes retardent le moment du départ par une dernière culbute, une ultime glissade en tyrolienne, une dernière petite soif, un dernier bisou aux cousines. Les portières claquent, dernier au revoir sonore ... et soudain le silence.  Nos vies de jeunes grands-parents, entre été et automne, se reflètent bien dans cette fin de journée, avec cette étrange impression de vivre le "reste", aux contours indiscernables et dont l'horizon échappe au regard.  On était dans la vie, on l'est encore, mais une autre, comme ces soirs de fête où on se dit que c'était bien, et qu'on aimerait prolonger avec les derniers invités qui s'attardent. 

Pierre Sansot décrit merveilleusement ces restes qui ne sont pas seulement ce qui survit mais aussi une autre manière d'être, à la manière de ces agapes qui se prolongent. "Ils se sont séparés le ventre plein, une chanson gaillarde à la bouche et d'ailleurs ils avaient de la peine à se quitter. Nous avons été invités le lendemain pour déjeuner avec les restes et nous avons été surpris de la saveur de ce qui nous fut servi avec une carcasse de volaille et un fond de sauce. [..] L'existence de restes, leur usage, est-ce la marque de petites gens ou d'une société misérable vivant de débris, réutilisant tout ce que la société a rejeté, dormant près d'immondices ou bien est-ce aussi une manière de parfaire l'acte de manger, de lui donner de la solennité, du sens et d'en faire une occasion de partage, donc d'amitié? Les bouteilles qui ont été vidées mais n'ont pas été déplacées: elles nous assurent que nous avons bu à notre soif et que d'autres bouteilles iront les rejoindre. L'un des gigots à peine entamé signifie l'abondance et pour peu que l'on nous en prie, nous l'attaquerons derechef. Plusieurs signes témoignent de la plénitude de l'événement: des serviettes dépliées, des mies de pain sur la table, un certain désordre dans les vêtements, des visages rubiconds, des paroles plus lestes nous font comprendre que nous sommes passés d'un ordre un peu figé à un désordre bon vivant. [..] Il demeure des restes, élaborés au départ de ces plats consistants et goûteux exigeant une longue durée pour arriver à leur excellence comme un pot-au-feu, une daube, une choucroute ou encore un barbecue qui voit les invités s'affairer autour de la bête qu'ils font tourner pendant quelques heures.  Nous leur demandons de ne pas nous abandonner - une invitation qui serait inconvenante sans l'existence de ces restes. Nous avons donc déjeuné ensemble. Nous digérerons ensemble et cet acte commun a du sens. Nous cédons à une douce euphorie laquelle nous rend bienveillants les uns à l'égard des autres. « Vous n'allez pas repartir avec le nombre de kilomètres qui vous attendent. » Que de prévenance, que de douceur dans de telles propositions et comme il nous est agréable de les entendre!  La fête se prolonge encore une journée puis une autre journée: le temps s'étire langoureusement."

Saisons de la vie, si diverses et si belles. Celle des restes possède sa saveur propre, comme le souffle une de mes proches: "enfin je prends mon temps et je donne mon temps." A profusion. 



Lu dans:
Pierre Sansot. Ce qu'il reste. Payot et Rivages. 2006. 201 pages. Extraits p. 28, 29-31

samedi, septembre 28, 2013

Pêcheurs de perles

"Le pêcheur de perles, qui va au fond des mers pour trouver dans la profondeur le riche et l’étrange."
Hannah Arendt

Arendt appelait "Pêcheurs de perles" ces hommes (..) qui, dans des situations tragiques, savent écouter l'autre et sont capables de compassion, ceux qui se battent pour la vérité et n'acceptent pas de compromis avec le mensonge politique, ceux qui préservent du mal la mémoire exposée à l'élimination et à l'oubli, ceux qui sont capables de penser avec autonomie face à l'angoisse morale des coutumes, ceux qui n'échangent pas leur propre survie contre la liquidation d'un autre être humain, ceux qui préservent l'intégrité morale même dans des situations de solitude extrême, ceux qui ne renoncent pas à leur propre capacité de jugement.  On se sent modeste face à cette description, mais pourquoi pas après tout, chacun à notre modeste échelle. 


 
Lu dans:
Hannah Arendt. Walter Benjamin, 1892-1940. Allia. 2007. 114 pages. 

vendredi, septembre 27, 2013

La peur multiple


"En 1990, alors qu'elle venait de gagner les élections que la dictature allait annuler, Aung San Suu Kyi prononçait un discours, " Se libérer de la peur ". " La véritable révolution, disait-elle, est celle de l'esprit. Il faut se libérer de la peur. La dépasser. La mettre au service de la vérité, de la justice, et de la compassion Ce n'est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur. La peur de perdre le pouvoir corrompt ceux qui l'exercent, et la peur de la brutalité exercée par le pouvoir corrompt ceux qui la subissent. "Baya" - la peur - étouffe et anéantit lentement tout sens du bien et du mal. Et en raison de la relation si étroite entre la peur et la corruption, dans toute société où mûrit la peur, la corruption, sous toutes ses formes, s'enracine profondément. "

Elle poursuit : " Le plus grand don pour un individu ou une nation, dit Gandhi, est Abaya - l'absence de peur. Pas simplement le courage physique, mais celui qui libère l'esprit de la peur. Un courage qui pourrait être décrit comme une "grâce sous la pression", une grâce toujours renouvelée, face à une pression dure, incessante. " Aujourd'hui, un quart de siècle plus tard, dans tant d'endroits du monde il y a toujours la terreur, les massacres, la torture, l'enfermement, le travail forcé, le déni des droits fondamentaux de tant d'hommes, de femmes et d'enfants.

Lu dans:
Catherine Vincent. Lueur dans la nuit. Le Monde 10 août 2013. Jean Claude Ameisen, médecin, revient sur une photographie prise au moment de la libération de la figure de l'opposition birmane Aung San Suu Kyi, après quinze ans de résidence surveillée.

mercredi, septembre 25, 2013

La fin d'une époque


"Elle ronchonne et se met en route, produisant un bruit terrifiant, avant de flotter le long de la route. Vous la montez plus que vous la conduisez, manipulant un volant gros comme un couvercle à poubelle, dans la vague direction du voyage."

Elle, c'est il : le combi de Volkswagen va disparaître, pas les souvenirs de ses occupants. Ce 31 décembre, le dernier exemplaire de ce véhicule mythique - dont Jean-Marc Ayrault confessait qu'il était sa part d'ombre depuis 40 ans - sortira des lignes de production de son usine brésilienne après soixante-trois années de production ininterrompue. Sa vitesse limitée s'accommoderait-elle mal du rythme effréné des voyages modernes?  J'en connais parmi mes amis proches qui liront ceci avec un brin de nostalgie: comme moi, ils l'auront en fait toujours connue, comme Planta, les Chokotoffs ou Tintin, et sa fin c'est mourir un peu. 

Une nostalgie partagée par cette internaute qui raconte son histoire sur le site de la BBC : "Les campeurs ne vont jamais vite. Même si nous avons été flashés une fois aux Pays-Bas. On ne savait pas si on devait s'en prendre à notre malchance ou célébrer ça comme une victoire. Malgré tous ses défauts, le van avait un caractère dont les monospaces sont dépourvus et qui me manque encore. Ça n'était simplement pas une voiture, c'était une extension de notre maison." 



Passion brûlante


"Ceux qui ne se sont pas brûlé les ailes ignorent tout du feu."
A. Jardin


Lu dans:
Alexandre Jardin. Des gens très bien. Grasset. 2010. 300 pages. Extrait p. 232

mardi, septembre 24, 2013

Sagesse zen

"Quand tu bois de l'eau, pense à sa source."
Proverbe Zen


Qui n'a connu ces ritournelles du matin qu'on fredonne la journée durant, mouche perdue dans notre cerveau musical dont elle ne parvient à s'échapper? Pareil pour cette phrase modeste qui m'a habité tout ce lundi, curieuse expérience. L'arôme du café et du pain grillé, le beurre fondant sous la gelée de groseilles, la douceur du savon à barbe sous les poils du blaireau m'ont soudain fait voyager là où jamais auparavant je n'étais allé: tous ont leur source, d'une pureté et d'une beauté sans nom. En remonter le fil devient une rencontre avec soi, avec cette image de soi pleine de promesses parfois estompées, avec celui qu'on était et qu'on n'est plus, avec celui qu'on rêve pourtant encore d'être. Ou comment une dizaine de mots peuvent donner saveur à une journée de boit-sans-soif. 
 
 
Lu dans:
Jess T.Y. Les jardins Tao. Lanore. 2001, 2007 éd.française. 135 pages. Extrait p.125

lundi, septembre 23, 2013

News

"La dinguerie est de tous les pays. Seul le style est national."
A. Jardin 

Douze personnes ont été tuées par un tireur isolé lundi passé à Washington, suivie d'une autre fusillade à Chicago jeudi. Un commando masqué et armé a attaqué samedi un centre commercial de luxe à Nairobi, tuant au moins 20 personnes. Un double attentat suicide devant une église a fait au moins 43 tués et 46 blessés ce dimanche à Peshawar. Scènes devenues ordinaires de nos journaux et de nos écrans, leur quotidienneté donne progressivement à la folie des hommes une allure de normalité. 


 
Lu dans:
Alexandre Jardin. Des gens très bien. Grasset. 2010. 300 pages. Extrait p. 248

samedi, septembre 21, 2013

Fin d'un amour

"Tu n'as cessé de m'encourager à écrire. Au cours des vingt-trois années passées dans notre maison, j'ai publié six livres et des centaines d'articles et entretiens. Nous avons reçu des dizaines de visiteurs venus de tous les continents et j'ai donné des dizaines d'interviews. Je n'ai sûrement pas été à la hauteur de la résolution prise il y a trente ans: de vivre de plain-pied dans le présent, attentif avant tout à la richesse qu'est notre vie commune.

Je revis maintenant les instants où j'ai pris cette résolution avec un sentiment d'urgence. Je n'ai pas d'ouvrage majeur en chantier. Je ne veux plus - selon la formule de Georges Bataille - « remettre l'existence à plus tard », Je suis attentif à ta présence comme à nos débuts et aimerais te le faire sentir. Tu m'as donné toute ta vie et tout de toi; j'aimerais pouvoir te donner tout de moi pendant le temps qu'il nous reste. Tu viens juste d'avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi le vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d'un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C'est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres. J'entends la voix de Kathleen Ferrier qui chante «Die Welt ist leer, Ich will nicbt leben mehr (Le monde est vide, je ne veux plus vivre)» et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t'effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble."
André Gorz.

Le samedi 22 septembre 2007 dans sa maison de Vosnon (Aube), le philosophe André Gorz se suicide à l'âge de 84 ans en même temps que son épouse, Dorine, atteinte d'une maladie incurable.

Lu dans:
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait pp.74,75  

des limites


"Peut-être que deux ou trois feuilles valent mieux que mille: il suffit parfois d'en connaître une pour savoir toutes les autres. Une seule fleur d'abricot nous permet de ressentir le printemps: il n'est pas nécessaire d'attendre que tout l'arbre soit en fleurs. "
Sagesse Zen

Ils ont six ans, ou douze, ou vingt et toutes les connaissances du monde dans les mains, au bout de leurs doigts. Michel Serres leur a donné un joli nom : les petites poucettes. Plus vieux, ils connaîtront la griserie de tous les avoirs possibles en ligne: achat en un clic à la mode Amazon.com, lastminute, toute la musique du monde, les meilleurs films, le dernier prix de l'or ou des placements de céréales. Une frénésie de l'illimité nous a saisis, Adam redevient Dieu. Le soir est tombé. Seul dans mon bureau faiblement éclairé et silencieux je prête l'oreille à la musique ténue d'Epicure qui souffle que l'homme qui ne sait se contenter de peu ne sera jamais heureux de rien. Ou plus récemment, d'André Gorz: « Il faut accepter d'être fini: d'être ici et nulle part ailleurs, de faire ça et pas autre chose, maintenant et non jamais ou toujours [ ... ] d'avoir cette vie seulement. » Et si le défi de demain était le réapprentissage de l'autolimitation? 


Lu dans :
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait p.48 (se citant lui-même, autoexhortation terminant son livre Le Vieillissement

jeudi, septembre 19, 2013

L'irresponsabilité des hirondelles

"La galère te donnait des ailes. Moi, elle me faisait tomber dans la déprime. C'était en été, nous admirions les acrobaties aériennes des hirondelles dans la cour de l'immeuble et tu as dit: « Que de liberté pour si peu de responsabilité! »
André Gorz.

L'image est belle, et m'interpelle: qui sommes-nous pour imaginer la responsabilité d'un couple d'hirondelles, nous qui ne pouvons même pas voler?
 

Lu dans:
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait p.34

mercredi, septembre 18, 2013

Baisers volés

"Bonheur fané, cheveux au vent
Baisers volés, rêves mouvants
Que reste-t-il de tout cela ?"
Charles Trenet. Que reste-t-il de nos amours

A l'aune du souvenir, façon Foenkinos: "Nous nous sommes tant aimés, pensais-je souvent, et notre amour est à présent en noir et blanc. Je l'admirais sûrement de m'avoir aimé autant, et je la comprenais si bien de si peu m'aimer maintenant . C'est l'enfance du bonheur, et cela ne peut pas durer. Vient un soir où même les souvenirs sont périmés. Je dois être déprimé, pour tenir de tels propos. Il y a un signe qui ne trompe pas: le matin, je me fais des bouillies. Mâcher m'ennuie terriblement en ce moment. Il m'arrive aussi de prendre des antidépresseurs." 

Ou façon Emmanuelle Bercot, dont le film "Elle s'en va" sort cette semaine.  Décrit avec talent par Daniel Couvreur et Nicolas Crousse qui parviennent à nous donner l'envie d'aller découvrir cette sexagénaire (Cathérine Deneuve) qui part à l’assaut de la vie, se bat contre les rides du temps qui file à tombeau ouvert à l’âge où on prend sa retraite, consciente que le sablier de la vie se vide. Une femme saisie par une curiosité, une gourmandise de l'existence, qui fugue au plus profond d’une France de cartes postales, se perd sur les départementales et s’encanaille dans les petits bals de province. Heureuse au fond des yeux, elle pose des gestes émus d’une infinie tendresse face à un vieil agriculteur qui ne joue pas. L’homme usé lui raconte la vie telle qu’elle passe, insouciante, sans vous laisser le temps de rouler une cigarette. Elle va s’aventurer dans une ferme, dans une discothèque, choses soudaines et inattendues, et elle est capable d’y passer de beaux moments. "Dis-lui, Bettie, que j’aime les roses fanées parce qu’elles nous éraflent du désir de vivre."  

Deux visions d'une réalité similaire, un livre, un film. Avec laquelle termineriez-vous votre vie?


Lu dans:
Nicolas Crousse. Catherine Deneuve se réinvente sur la route. Le Soir, supplément MAD du mercredi 18 septembre 2013. page 2, 3
Daniel Couvreur. J'aime les roses fânées. Le Soir, supplément MAD du mercredi 18 septembre 2013. page 2.
David Foenkinos. Qui se souvient de David Foenkinos? Gallimard. 2007. NRF. 181 pages. Extrait p.19

Héros ou Juste


"Quand je lui demandai pourquoi elle se sentait obligée de faire entrer dans sa maison ces réfugiés qui traînaient après eux tant de dangers et de problèmes, y compris l'obligation de mentir aux autorités, elle n'arriva jamais à comprendre vraiment où je voulais en venir. Ses grands yeux cessèrent de briller et elle me dit: «Écoutez. Écoutez. Qui aurait pris soin d'eux si nous ne l'avions pas fait? Ils avaient besoin de notre aide et ils en avaient besoin à ce moment-là. » Pour elle, et pour moi qui subissais la joie contagieuse de son sourire chaleureux, le choix est devenu une évidence. "

À l'intérieur du groupe des résistants, Todorov introduit une distinction utile entre les héros et les Justes, distinction qui porte à la fois sur leur mode d'action et sur leur profil psychologique. Alors que le héros cherche à combattre l'ennemi les armes à la main, le Juste ne se préoccupe pas d'action militaire. Lorsque, longtemps après la guerre, on vient le féliciter et lui dire qu'il s'est conduit en héros, il s'en défend farouchement. Pourquoi? D'abord parce que, contrairement aux héros, les Justes tiennent la vie de l'individu pour une valeur indépassable et qu'ils ne vouent aucun culte à la mort. Du reste, un héros est en principe mort, alors qu'eux ont souvent survécu: ils ne cherchent jamais à se sacrifier, et les risques qu'ils prennent sont calculés. Sauver des vies humaines est la définition même de leur travail; en conséquence, ils renoncent à prendre celle des uns pour défendre celle des autres, la seule préoccupation du Juste est de sauver des vies. De par le type d'action qu'il défend, le héros est souvent porté à se mettre en valeur, ou au moins en lumière. L'efficacité du Juste tient, au contraire, à son invisibilité. C'est la raison pour laquelle l'action de tant de Justes reste ignorée pendant longtemps, voire à jamais, étant donné qu'un grand nombre d'entre eux, même après la fin de l'épisode historique qui les a conduits à agir, ne tiennent nullement à sortir de l'anonymat. Inconnus, les Justes le sont souvent d'autant plus, en effet, qu'ils ne s'étendent pas sur leurs actes, considérant que ceux-ci allaient de soi et n'appellent donc pas de commentaire particulier.


Lu dans :
Pierre Bayard. Aurais-je été résistant ou bourreau ? Les Editions de Minuit. 2013. 158 pages. Extrait p 74 75
Tzvetan Todorov, Face à l'extrême, Le Seuil, 2003, p. 256.

lundi, septembre 16, 2013

Sagesse de Gustave Roud

« Souvent au soir vos mains vous sembleront vides et le sommeil vous délivrera d'une pauvreté inexplicable. Chaque heure est loin de donner tout de suite son fruit. Si vous vous obstinez à épeler minutieusement la journée moribonde, vous n'aurez qu'une série de mots incohérents. Il faut attendre, des années peut-être, et la phrase peu à peu s'illumine. Et le temps semble se propager comme les musiques à bouches du dimanche soir qui, de trois accords changent le cœur des villages. »
Gustave Roud

Une phrase à enfouir comme pierre précieuse dans la main de l'homme découragé par un labeur sans avenir, de la mère épuisée par les réveils nocturnes, du demandeur d'emploi en quête d'utilité. Et de nous tous les soirs mauvais où se déroulent nos questions mille fois posées, et autant irrésolues. La quête du bonheur est une course lointaine. 



Lu dans:
Gustave Roud cité par Jacques Lacarrière. Chemin faisant. Le Livre de Poche 5105. Fayard 1977. 317 pages. Extrait page 316 

Il faut sauver Willy

"Un paquebot c'est une mauvaise comédie entourée d'eau."
Philippe Labro.

On ne peut mieux résumer le chantier titanesque entamé ce jour sur l'île du Giglio: celui du redressement de l'épave du paquebot Costa-Concordia. Folie de la démesure humaine, d'un commandant écervelé, d'un drame survenu à quelques mètres de la terre ferme où sombre un paquebot construit pour affronter les les plus fortes tempêtes, de la difficulté à le redresser, quasi en bord de plage, en raison de sa masse. Une baleine échouée, victime d'un mal pernicieux: tellement énorme qu'elle a perdu la tête. 
 


Lu dans:
Philippe Labro. Le flûtiste invisible. Gallimard. 2013. 179 pages. Extrait p.25

dimanche, septembre 15, 2013

Oh le beau jour


"Entre toi et moi, il y eut un coup de foudre suivi d’une vie; ses hauts, ses bas. Désormais la mort, il ne reste que l’amour; l’éternel."
Kim Thúy

Il y a peu de chose concernant l'épreuve de la durée dans la littérature sur l'amour. Prenons le théâtre. Si vous regardez les pièces qui montrent les démêlés de jeunes amoureux contre le despotisme de l'univers familial - un sujet absolument classique -, on pourrait toutes les sous-titrer d'un titre de Marivaux: Le Triomphe de l'amour. On a le triomphe de l'amour, mais pas sa durée. On a juste ce qu'on pourrait appeler l'intrigue de la rencontre. Les grands romans sont souvent bâtis sur l'impossible de l'amour, son épreuve, sa tragédie, son écart, sa séparation, sa fin. Mais sur la durée positive, il n'y a pas grand-chose... sauf chez Beckett. Celui dont on a dit qu'il était un écrivain du désespoir, de l'impossible, était avant tout aussi un écrivain de l'obstination de l'amour. La pièce "Ô les beaux jours" est l'histoire d'un vieux couple, une femme, un homme rampant derrière la scène. Tout est délabré, elle est en train de s'enfoncer dans le sol, mais elle dit: « Quels beaux jours ça a été. » Et elle le dit parce que l'amour est toujours là, cet élément puissant et invariant qui a structuré son existence en apparence catastrophique, qui ne cache rien du désastre des corps, de la monotonie de l'existence, de la difficulté grandissante de la sexualité dans la puissance finalement splendide de l'amour et de l'obstination à durer qui le constitue. “ Oh le beau jour encore que ça aura été... Encore un... Après tout. ”
 
Lu dans
Alain Badiou, avec Nicolas Truong. Eloge de l'amour. Flammarion. 2009. 90 pages. Extrait 68-70

samedi, septembre 14, 2013

L'espérance douce

"Patience : forme mineure de désespoir, déguisée en vertu. "
Ambrose Bierce . Dictionnaire du diable.
 

vendredi, septembre 13, 2013

Retenez-moi où je fais un malheur

"En diplomatie, l'ultimatum est la dernière exigence avant les concessions."
Ambrose Bierce. Dictionnaire du Diable.

Journaliste, homme de guerre, Ambrose Bierce a été raconté par Carlos Fuentes dans son roman "le Vieux gringo". De la Guerre de Sécession (à 17 ans) à la guerre civile du Mexique (à 71 ans, où on perd sa trace), il trempe sa plume acerbe dans l'observation des conflits qui opposent les hommes. L'histoire récente révèle que certaines maximes ne vieillissent guère. 
 


jeudi, septembre 12, 2013

Le rêve des hommes

 "Lorsqu'un seul homme rêve, ce n'est qu'un rêve.
Mais si beaucoup d'hommes rêvent ensemble, c'est le début d'une nouvelle réalité."
F. Hundertwasser (Hyaku-sui)

Artiste inclassable, Friedrich Stowasser (né à Vienne le 15 décembre 1928) , mieux connu sous le nom de Friedensreich Hundertwasser Regentag Dunkelbunt LiebeFrau (que l'on pourrait traduire par "Le royaume de la paix aux cent eaux"), Hundertwasser aimait souvent à citer la traduction japonaise de son nom: Hyaku-sui, sans aucun doute plus commode à épeler. Peintre, penseur et architecte marqué par l'amour de la nature, il est considéré comme un pionnier d'une habitat humaniste, écologique et collectif, où l'habitant serait maître de tout ce qu'il peut atteindre de sa fenêtre:  "Un locataire doit avoir le droit de se pencher à sa fenêtre et de changer tout ce qu'il veut du mur extérieur, aussi loin que peut aller sa main. Et il doit avoir le droit de prendre un long pinceau et – aussi loin que peuvent aller ses bras – de tout peindre en rose, afin que l'on puisse apercevoir de la rue : là vit un être humain qui se distingue de ses voisins, le bétail frustré !" (Manifeste de la moisissure contre le rationalisme en architecture, 1958). Aimant rappeler que si les maisons sont faites de murs, elles sont faites avant tout de fenêtres, il meurt le 19 février 2000 à bord du Queen Elizabeth 2: dans l'hypothèse que ce fut sur le pont supérieur du navire, cela fait une bien grande fenêtre ...


 
Lu dans. 
Radu Bata. Mine de petits riens sur un lit à baldaquin. Galimatias. 2011. 110 pages. Extrait p.11

mercredi, septembre 11, 2013

Le vent tourne

"Si la girouette pouvait parler, elle dirait qu'elle dirige le vent."
Jules Renard
  

mardi, septembre 10, 2013

Sagesse de Vian

"Pourquoi que je vis
Pourquoi que je vis
Pour la jambe jaune
D'une femme blonde
Appuyée au mur
Sous le plein soleil
Pour la voile ronde
D'un pointu du port
Pour l'ombre des stores
Le café glacé
Qu'on boit dans un tube
Pour toucher le sable
Voir le fond de l'eau
Qui devient si bleu
Qui descend si bas
Avec les poissons
Les calmes poissons
Ils paissent le fond
Volent au-dessus
Des algues cheveux
Comme zoizeaux lents
Comme zoizeaux bleus
Pourquoi que je vis
Parce que c'est joli."

Boris Vian

lundi, septembre 09, 2013

A l'écoute de la joie du monde

«La joie est la matière même du monde."
Michel Serres.

Les Inattendues de Tournai ont fêté l'alliance de la musique, de la philosophie et de la joie d'être au monde.  Le public a répondu en masse et avec émotion. Par milliers, les festivaliers ont été jusqu’au bout de la nuit pour chercher la vérité, faisant leur la maxime de Jankélévitch, l’auteur du Traité des vertus: «Gardons nos lampes allumées car l’amour ne vient pas à ceux qui dorment», relayé par Bruno Kremer selon lequel il faut «prendre garde aux pantoufles». On vit Edgar Morin chanter a cappella l’optimisme d’un monde meilleur à la manière de Rutebeuf et Léo Ferré: «L’espérance de lendemain, ce sont mes fêtes», et la mezzo soprano Béatrice Uria Monzon entonner l’air de la Marguerite à l’écoute du «bruit de fond du monde» afin de réveiller la joie qui sommeille en l’humanité. On aime se réveiller avec cette musique-là en tête et au coeur.

Lu dans:
Daniel Couvreur. Le «big bang» de joie philosophique des Inattendues de Tournai. Le Soir. Lundi 2 septembre 2013.



mercredi, septembre 04, 2013

Sagesse de Lacarrière

"Je ne connais pas d'autre voie pour vivre totalement la spiritualité que de l'affronter chaque jour aux épreuves et aléas du monde "
Jacques Lacarrière. Sourates

"L'un d'eux était un vieillard de cent cinq ans, surnommé Brasdargent. (..) Rétif et lui marchaient sur la route et le garçon lui dit: « Quelle chance vous avez, père Brasdargent, d'avoir vu tant de choses et de vous en souvenir! » Le vieillard lui répliqua: « Mon enfant, n'envie pas mon sort ni ma vieillesse. Il y a quarante ans que j'ai perdu le dernier des amis de mon enfance et que je suis comme un étranger au sein de ma patrie et de ma famille: mes petits-enfants me considèrent comme un homme de l'autre monde. Je n'ai plus personne qui se regarde comme mon pareil, mon ami, mon camarade. C'est un fléau qu'une trop Iongue vie. (..), l'inutilité de survivre à la mort lorsqu'on survit seul. Il n'est - il ne peut être - de survie ni d'immortalité que collectives. "


Lu dans
Jacques Lacarrière. Chemin faisant. LLP 5105. Fayard 1977. 317 pages. Extrait pp 96, 97

La longue marche

"Ce qu'on ne soupçonne guère, lorsqu'on marche ainsi tout au long d'un itinéraire de fortune, c'est qu'on suit rarement jusqu'au bout le chemin élu parmi d'autres. Toujours quelque chose - ou quelqu'un - apparaît qui vous détourne de votre but."
Jacques Lacarrière

"La carte n'en montre qu'une. Laquelle prendre? A Lettenbach, j'avais demandé mon chemin à deux femmes qui plumaient des volailles devant chez elles. « Continuez, me dit l'une d'elles, C'est tout droit. » Mot fatal! Tout droit. Derrière ce mot si simple se cachent deux façons lotalement contradictoires de concevoir la marche, deux visions inconciliables du cheminement. Car il signifie ou bien tout droit en direction, c'est-à-dire en allant le plus possible dans la direction choisie, quel que soit le chemin, ou bien tout droit en restant toujours sur le même chemin, même s'il tourne, retourne ou revient en arrière, autrement dit quelle que soit sa direction. Savoir à quelle « école» appartient celui qui vous renseigne est tout l'art de la marche. Le premier point de vue, qui semble le plus logique (le point de vue que j'appellerai directionnel), est en réalité un point de vue abstrait de citadin, aussi peu réaliste que la notion à vol d'oiseau, reposant sur l'absurde axiome que les oiseaux volent toujours tout droit. Car souvent les obstacles naturels vous empêchent de progresser ainsi. « L'école directionnelle » tend à nier le paysage, à supprimer les monts et les vaux, à faire de vous cet oiseau imaginaire volant selon les principes d'Euclide, par le vol le plus court d'un arbre jusqu'à un autre. Le paysan, disons le rural, appartient à la seconde école. Raisonnons simplement: la direction et les tournants importent peu dès l'instant où un chemin vous mène exactement où l'on veut aller. Ne jamais le quitter (même si un autre paraît vous mener plus vite), le sentir à ses pieds comme un fil d'Ariane, le suivre aveuglément (mais en gardant les yeux ouverts), voilà ce que veut dire: tout droit."   

.. ou comment une longue marche permet d'entamer une lente réflexion sur sa propre existence. 

Lu dans:
Jacques Lacarrière. Chemin faisant. Le Livre de Poche 5105. Fayard 1977. 317 pages. Extrait page 33  

mardi, septembre 03, 2013

Egalité, différence et injustice

"- Pourquoi es-tu toujours à t'épuiser les yeux dans un livre?
 - Parce que je ne peux pas être toujours en mer.
 - En quoi les livres te consolent-ils de ne pas naviguer? En quoi remplacent-ils pour toi les bateaux?
 - Lire ressemble à regarder l'horizon. D'abord on ne voit qu'une ligne noire. Puis on imagine des mondes.
 - Je veux bien. Mais pourquoi ta manie d'écrire dans les marges de tous les livres que tu lis?
 - Pour bien lire, j'ai besoin d'écrire. L'écriture est le guide, le garde-fou des pensées déclenchées par la lecture. Sans guide, sans garde-fou, les pensées, je les connais, elles s'en vont n'importe où et ne reviennent jamais."
        Eric Orsenna

Ainsi s'exprime Bartolomé Colomb, le jeune frère cartographe de Christophe, à qui Erik Orsenna prête sa voix dans L'Entreprise des Indes. Apprendre à lire et à écrire, une entreprise qui en vaut la peine. Ce jour de rentrée scolaire, des milliers d'enfants ont appris à écrire "i". Tous différents, petits gros, grands minces, issus de l'immigration ou de trois générations de bleu-blanc-belge, filles garçons: jusqu'ici on peut supposer qu'ils sont égaux devant cette première lettre fondatrice. Cela ne durera sans doute guère, et la fluidité de leur lecture à Noël différera sans aucun doute fortement. Ils sont désormais différents ET inégaux. Est-il pour autant injuste qu'Abel lise plus vite que Youri, et prenne davantage de plaisir à le faire, si Youri a la capacité de courir deux fois plus vite et de sauter trois fois plus haut, ou de réparer sa bicyclette cent fois mieux? Différence, inégalité, injustice, thèmes fondateurs de l'enseignement dans notre société ainsi que le rappelle Armand Lequeux dans une chronique de rentrée scolaire. Encourager les différences, assurer une égalité de moyens sans exiger l'égalité de résultat, modeste définition de la justice?

Lu dans:
Eric Orsenna. L'entreprise des Indes. Stock/Fayard. 2010. 400 pages.
Armand Lequeux. Qui a peur des cancres las et des petits génies? LLB. 30 août 2013. p.47.

dimanche, septembre 01, 2013

Retour à l'école

"J’écrirai le jeudi j’écrirai le dimanche
quand je n’irai pas à l’école
j’écrirai des nouvelles j’écrirai des romans
et même des paraboles
je parlerai de mon village je parlerai de mes parents
de mes aïeux de mes aïeules
je décrirai les prés je décrirai les champs
les broutilles et les bestioles
puis je voyagerai j’irai jusqu’en Iran
au Tibet ou bien au Népal
et ce qui est beaucoup plus intéressant
du côté de Sirius ou d’Algol
où tout me paraîtra tellement étonnant
que revenu dans mon école
je mettrai l’orthographe mélancoliquement."

Raymond Queneau. L'écolier.

Une pensée accompagne nos têtes blondes qui franchissent la porte de l'école ce lundi, début d'un (bien) long apprentissage. Puisse-t-il les rendre heureux.