19 mars 2025

Sagesse de Spinoza

 "Ne pas railler, ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre." 
                                    Spinoza

                         

C'aurait pu être une consultation assez banale lumbago / mal à la gorge / certificat, mais ce fut la cour des miracles, une après-midi erratique. Un homme bon réserve un repas dans un resto du quartier pour fêter sa femme, et précise "la petite table près de la porte". Un papa maghrébin projette un séjour dans sa maison natale de Tanger pour février, décommande par certificat médical le billet d'avion dix fois successivement et se décide à s'y rendre en septembre, suscitant la risée. Une jeune patiente hors-norme - un IMC (indice de masse corporelle) de 35 soit une obésité sévère - stade 2 ) prétexte un rhume pour un certificat inapproprié de dispense du cours de natation. Un patient chauffeur routier depuis vingt ans fait des apnées du sommeil mais refuse obstinément de les faire détecter à l'hôpital. On apprend la médecine en sept ans, on en met cinquante pour se débarrasser des réactions passionnelles immédiates – le rire moqueur, le mépris, la plainte ou la haine – qui nous enferment dans une perception biaisée du monde. Ces émotions primaires, bien qu’humaines, nous éloignent de la vérité et nous empêchent d’agir avec justesse.

Je mis des années pour comprendre que celui qui ne s'assied qu'à côté de la porte de son restaurant favori a souffert d'une rafle familiale alors qu'il n'avait que douze ans, et n'envisage aucune fête qui ne soit proche de la sortie. Que mon patient marocain collectionneur de certificats de reports de voyages développait une peur panique de déséquilibrer son diabète en vol loin de son médecin habituel. Que cette jeune naïade difforme estime qu'aucune règle ne force dans notre pays quelqu'un à se ridiculiser en public. Qu'un chauffeur de poids lourd préfère s'arrêter toutes les deux heures pour un roupillon que de se voir retirer au terme d'une nuit au labo du sommeil le permis et les primes de conduite qui y sont liées. Bref, ainsi se termine une consultation tissée de comportements aberrants orchestrée par un médecin complice pas trop fier de l'être: on aimerait tous être parfaits, les médecins aussi. Mais tout médecin soit-il, le doute persiste: si je portais ses sandales, quel marcheur ferais-je? Et les réponses perdent de leur évidence.


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