14 octobre 2009

Quand serai-je moi ?

"S'il n'y avait qu'un seul instant de notre vie à emporter pour le grand voyage, lequel choisir? Au détriment de quoi et de qui? Et surtout, comment se reconnaître au milieu de tant d'ombres, de tant de spectres, de tant de titans?.. Qui sommes-nous au juste? Ce que nous avons été ou bien ce que nous aurions aimé être? Le tort que nous avons causé ou bien celui que nous avons subi? Les rendez-vous que nous avons ratés ou les rencontres fortuites qui ont dévié le cours de notre destin? Les coulisses qui nous ont préservés de la vanité ou bien les feux de la rampe qui nous ont servi de bûchers? Nous sommes tout cela en même temps, toute la vie qui a été la nôtre, avec ses hauts et ses bas, ses prouesses et ses vicissitudes; nous sommes aussi l'ensemble des fantômes qui nous hantent... nous sommes plusieurs personnages en un, si convaincants dans les différents rôles que nous avons assumés qu'il nous est impossible de savoir lequel nous avons été vraiment, lequel nous sommes devenus, lequel nous survivra.".
Yasmina Khadra

 
Je referme, ému, la dernière page du beau roman de Khadra, superbe fresque dans l'Algérie brûlante de la guerre d'indépendance. Ce matin, j'ai accompagné à sa dernière demeure un collègue et ami médecin généraliste, devenu patient. Ma première visite de courtoisie comme futur médecin de famille en 75 avait été pour lui, et le récit de son quotidien, renouvelant chaque soir à 22 heures le contenu de sa trousse  pour le lendemain, en espérant ne pas être réveillé de nuit, m'avait terrifié. A la fin de son existence, il s'interrogeait sur la cause d'une fatigue permanente qui ne le lâchait plus. Moi je me souvenais, et le lui ai mainte fois remis en mémoire. Le beau passage de Khadra se surimprime dans ma mémoire ce soir sur cette vie qui se termine, et dont le déroulement tranquille dans notre faubourg anderlechtois annonçait la mienne. Et pose la question sans réponse:  de quel  instantané de notre existence fera-t-on la photo officielle qui nous survivra? 

 
Lu dans:
Ce que le jour doit à la nuit. Yasmina Khadra. Julliard. 2008. 415 pages. Extrait p.406 

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