dimanche, décembre 31, 2017

Saint Sylvestre

"Pour rentrer chez vous, une seule adresse: la vôtre."    
                Pierre Dac

Si tu conduis, ne bois pas, surtout cette nuit. "Hep taxi, chez moi, cool." Faire simple quand la mémoire s'embrume. 

Bon passage d'année 2018 !

samedi, décembre 30, 2017

Happy days

"Cela fait un peu Noël."

Le passage de l'an neuf a participé à l'obsolescence programmée bien avant que le concept existe. Aux douze coups, tout ce qui était avant devient ringard, tout ce qui vient sera progrès. Peut-on échapper à ce rituel immuable? Version cheap, une patiente âgée trompe sa solitude en étrennant un petit arbre de Noël plastic sur bois, sorti du placard où il s'empoussière depuis des années: "J'essaie que cela fasse tout de même un peu Noël." Hasard des programmes, son téléviseur diffuse la version strass des fêtes de fin d'année, les cent feux d'artifices tirés tous les soirs de l'année à Liuyang en Chine pour convaincre les acheteurs internationaux qu'il n'est de fête sans feux. 
 
Je regagne ma voiture, pensif devant pareil contraste. Ainsi s'en ira une fois de plus une année, dont les derniers jours s'écoulent rapidement dans le sablier avant qu'on le retourne sous les vivats et les tirs de Bengale. Un passant peu informé s'interrogera sans doute: mais que fête-t-on donc? L'humanité a sans doute connu en 2017 de grands progrès que je n'ai pu discerner. 
 

vendredi, décembre 29, 2017

Et le bonheur ?

"Qu'est ce que je serais heureux si j'étais heureux !"
                 Woody Allen

Comme une mouche au plafond, les quelques mots mi-figue-mi raisin de Woody Allen excitent mon imagination depuis leur lecture. Le bonheur: construction patiente, don des fées à la naissance ou équilibre précaire sans cesse soumis à la bourrasque des événements extérieurs? La Saint Sylvestre et ses voeux de bonheur déclinés cent fois nous permettra d'en tester les multiples significations, pour autant qu'on pose la question à ceux à qui on les adresse. Apprêtons-nous dans ce cas à être surpris par les réponses.


jeudi, décembre 28, 2017

Sagesse du coeurdonnier

"Le monde a le cœur déchiré
(..) Je te vois monsieur le cœurdonnier
Oui je te vois dans ton atelier
Tu répares avec l'innocence d'un enfant
Tu recouds avec le sourire d'un passant
Tu recolles avec la douceur d'une maman
Tu tisses avec du jaune, noir et du blanc
Mais quand je regarde ce monde de fou
Je me dis que le cœurdonnier     c'est nous."
                     Soprano.  Le coeurdonnier


mercredi, décembre 27, 2017

Mon thé ma prière

"Arbre sur la montagne
Bravant la pluie et le vent.
En quête, en chasse,
Je trouve enfin sa trace.
Arbre sur la montagne,
Bourgeons près d’éclore.
Cueillies pour être acheminées,
On nomme ses feuilles thé.
        Lao Shu.

D'une tasse de thé peut naître un monde. Les routes que parcourt l'homme dans sa tête, de son jardin jusqu'au bout de la planète lorsqu'il se laisse envahir par la première gorgée de bière, la senteur du thé, l'arôme du café, le nez d'un grand vin mènent au paradis. Ces menus plaisirs constituent autant de prières.


Lu dans:
Lao Shu. Un monde simple et tranquille. Traduit par Jean-Claude Pastor. Éditions Philippe Picquier. Collection Beaux livres. 2017. 200 pages. Extrait p. 11.

samedi, décembre 23, 2017

Sagesse de l'échec

"Il se peut que le progrès soit le développement d'une erreur."
         Jean Cocteau. Voeux à la jeunesse pour l'an 2000

Comme le relève le mathématicien Daniel Tammet, gagner aux échecs c'est simple: la victoire appartient à celui qui commet l'avant-dernière erreur. Faire de nos échecs des ferments de réussite suppose modestie et créativité, une bonne école de vie.

 
Lu dans:
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation. Equateurs. 2017. 232 pages. Extrait p.82
Daniel Tammet. L'éternité dans une heure. Les Arènes. 2012. 304 pages. Extraits p.241

vendredi, décembre 22, 2017

Tombée du jour

"La nuit mêlée de brume         ces lumières qui tremblent
et on ne sait plus si ce qui brille en clignotant
est une étoile ou un Boeing ou une maison sur la colline
ou une voiture arrêtée avec ses phares en code

À la tombée du jour on ne sait pas non plus
si on a le cœur triste d'un jour déjà passé     d'une journée de moins
ou le cœur calme parce qu'on a vécu près de ceux qu'on aime
ou simplement des sentiments brouillés vaguement métaphysiques."
Les lumières de la nuit tremblent dans la brume. "
           Claude Roy


Lu dans:
Claude Roy. Le Noir de l'Aube. NRF Gallimard.1990. 152 pages. Extrait p.117

jeudi, décembre 21, 2017

A marée basse

"L'espace est grand ouvert devant nous
Nous courons      nos pieds tapant contre une mince surface d'eau     la font jaillir en étincelles
rien ni personne ne nous dépasse        sauf l'ombre des nuages qui court sur le sol."
                    Chantal Thomas

Images lumineuses d'étés sur la plage, pleines d'histoires imaginées en construisant des châteaux de sable. Clapotis des flaques recouvrant les coquillages crissant sous les pieds, chiens fous devant pareils espaces de jeu. Un court moment, les enfants et les vieux sont rassemblés par le sable chaud, interstices dans lesquels se glisse le souvenir du bonheur.


Lu dans:
Chantal THOMAS. Souvenirs de la marée basse. Seuil. 2017. 224 pages

mercredi, décembre 20, 2017

La petite fée Espérance

"On peut obtenir n'importe quoi d'un être humain qui espère."  
                Eric Faye
"Ce sentiment funeste et doux, l'espérance" décrit Raymond Aron, qui rapporte que dans les premiers camps de la mort, un prisonnier était libéré chaque jour pour bonne conduite. A lui seul, il remplaçait utilement les barbelés, les clôtures et les miradors.  Connaissez-vous ce conte de la mythologie grecque: le jour de son mariage, on remit à Pandore une jarre dans laquelle se trouvaient tous les maux de l’humanité, en lui interdisant de l'ouvrir. Sa curiosité étant la plus forte, elle en entrebâilla le couvercle et tous les maux s’évadèrent pour se répandre sur la Terre. Seule la petite espérance resta obstinément au fond du récipient, ne permettant donc même pas aux hommes de supporter les malheurs qui s’abattaient sur eux.
 


Lu dans :
Eric Faye . Eclipses japonaises. Seuil. Coll Cadre Rouge. 2016. 240 pages

mardi, décembre 19, 2017

Homme et loup

"Il faut remplacer la formule de Hobbes "L'homme est un loup pour l'homme" par "L'homme est un homme pour l'homme". L'histoire nous a appris que l'homme a été de tout temps le pire ennemi de son semblable."
                    Tahar Ben Jelloun sur Lepoint.fr

dimanche, décembre 17, 2017

Sagesse de Lao Shu

"Une tasse de thé à la main
face à un ami cher
le thé se refroidit doucement
le crépuscule est infini
une journée s’estompe
Demain     à nouveau
l’agitation."   
           d'après Lao Shu, poète et critique d'art chinois

Une pause amicale, la saveur du thé partagé au crépuscule, silence après l'échange. L'être humain est-il si divers qu'on veut le prétendre? 
 

Lu dans:
Lao Shu. Un monde simple et tranquille. Traduit par Jean-Claude Pastor. Éditions Philippe Picquier. Collection Beaux livres. 2017. 200 pages. Extrait p. 15.

samedi, décembre 16, 2017

Sagesse de Kosho Uchiyama

Quand tu puises de l’eau dans un seau,
Ce n’est pas à ce moment que l’eau vient à la vie ;
C’est l’eau de l’univers entier
Que tu puises dedans le seau.

Quand l’eau du seau est tarie,
Dispersée sur la terre mère,
Ce n’est pas à ce moment que l’eau disparaît,
C’est l’eau de l’univers entier
Répandue jusque dans l’entièreté de l’univers.

L’homme naît :
Ce n’est pas à ce moment, que la vie vient à la vie ;
C’est la vie de l’univers entier
Puisée dans cette parcelle de pensée
Que je nomme « je ».

L’homme meurt :
Ce n’est pas à ce moment, que la vie disparaît :
C’est la vie de l’univers entier
Répandue de la parcelle de pensée que je nomme « je »
Jusqu’au sein de l’entièreté de l’univers.

    Kosho Uchiyama
 

vendredi, décembre 15, 2017

Robinson

"Quel que soit le bien que l'on dise de vous, on ne vous apprend rien de nouveau."
                    La Rochefoucauld

"Robinson est en réalité mon huitième roman. Les sept autres, je n’ai pas réussi à les faire publier." Laurent Demoulin, lauréat du Prix Rossel 2017 garde la bonne distance avec le succès et La Rochefoucauld, qu'il cite avec gourmandise par autodérision. "J’avais du mal à respirer pendant le discours de Pierre Mertens. Il disait « Demoulin, Demoulin » et je n’étais plus sûr que c’était moi. Je me disais : « Il parle de mon père, non ? » Il y a une phrase de La Rochefoucauld qui est vraiment horrible mais que je trouve vraie : « Quel que soit le bien que l’on dise de vous, on ne vous apprend rien de nouveau ». On est tous tellement narcissiques qu’on a tous pensé qu’on était des génies. Donc, une part de moi était stupéfaite. Et une autre se disait : « Mais oui, il a raison ! » (rires).
On apprécie ce genre de confidence.

Lu dans:
Laurent Demoulin, Prix Rossel 2017 : La société devient de plus en plus complexe et la pensée de plus en plus simpliste. Christophe Berti , Corentin Di Prima et Jean-Claude Vantroyen. Le Soir. 12 décembre 2017 /12/2017 à 10:50  
Laurent Demoulin. Robinson. Gallimard. Collection Blanche. 2016. 240 pages.

mercredi, décembre 13, 2017

Sagesse d'André Gorz

 "Plus le travail devient une marchandise, plus les travailleurs rêvent de marchandises."
                    André Gorz

Je lis, j'y réfléchis et j'en souris: André Gorz était un visionnaire. Côte-à-côte dans mes signets Internet je retrouve le site d'Amazon.fr où je peux acquérir tout ce qui s'achète, livré chez moi le lendemain, et le site listminute.be où je peux louer tous les services nécessaires, tarifés à l'heure, et prestés à mon domicile. La boucle est bouclée, le futur est arrivé.

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Lu dans :
Christophe Fourel. Lettre à G. André Gorz en héritage. Ed Le bord de l'eau. 2017. 144 pages. Extrait p. 92

André Gorz
(1923-2007), philosophe et journaliste français mérite d'être relu, dix ans après sa mort volontaire. Adepte de la sobriété, également appelée simplicité volontaire, comme une nécessité pour lutter contre la misère. L'énergie étant limitée, la surconsommation des uns condamne les autres à la misère. "On est pauvre au Viêt Nam quand on marche pieds nus, en Chine quand on n'a pas de vélo, en France quand on n'a pas de voiture, et aux États-Unis quand on n'en a qu'une petite. Selon cette définition, être pauvre signifierait donc « ne pas avoir la capacité de consommer autant d'énergie qu'en consomme le voisin » : tout le monde est le pauvre (ou le riche) de quelqu'un. En revanche on est miséreux quand on n'a pas les moyens de satisfaire des besoins primaires : manger à sa faim, boire, se soigner, avoir un toit décent, se vêtir. À la différence de la misère, qui est l'insuffisance de ressources pour vivre, la pauvreté est par essence relative.
Le samedi 22 septembre 2007, il se suicide à l'âge de 84 ans en même temps que son épouse, Dorine, atteinte d'une grave maladie. C'est à elle qu'il avait consacré en 2006 le livre Lettre à D. Histoire d'un amour, une ode à Dorine. Le livre commence par ces mots : « Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. » Ce passage est repris presque mot pour mot dans la dernière page, qui ajoute : « Récemment, je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide débordant que ne comble que ton corps serré contre le mien […] Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »

La neige qui vient

"Un vieil homme se repose, seul sur la grève
Il sent le vent dans ses cheveux, la nuit et la neige qui vient.
Depuis la rive plongée dans l'ombre il regarde vers la clarté
Là-bas, entre nuages et lac
Il fixe du regard cette image lumineuse,
Repense à son pays, aux années de bonheur,
Voit pâlir l'or, le voit disparaître,
Se détourne, quitte les saules
Et marche lentement vers l'intérieur des terres."
        Herman Hesse. Eloge de la vieillesse

Frédéric, notre vieil ami bénédictin du monastère de Clerlande, nous a quittés hier à pas feutrés au terme d'une existence lumineuse, sans laisser d'adresse. Le beau monastère de Clerlande, où nous avions jadis quelques amis chers, se dépeuple pour nous peu à peu, les visages et les sourires laissant la place aux souvenirs, aux murs ocres et aux grands pins. 
 

mardi, décembre 12, 2017

Un destin français

"C'était plus qu'à chanteur, c'était une part de la France."
                    Emmanuel Macron, aux funérailles de Johnny Hallyday

Comment ne pas établir le parallèle entre les hommages nationaux rendus par la France lors de la disparition de Victor Hugo et de Louis Pasteur, quasi déifiés de leur vivant, et celles de Jean d'Ormesson et de Johnny Hallyday? Hommage de masse officialisé pour l'un, hommage national aux Invalides pour l'autre, en présence de trois présidents et de tout ce que la République compte de ministres, représentants, personnalités. L'image est forte et destinée à marquer les esprits. A plus d'un siècle de distance, la nécessité pour un pays meurtri par une guerre (celle de 1870) ou miné par le doute (les attentats, une crise qui s'éternise) de se reconstruire une identité autour de personnalités emblématiques non-clivantes constitue une opportunité à saisir. Les faiblesses reconnues furent occultées au bénéfice de la raison d 'Etat, comme elles le furent pour Johnny et d'Ormesson, et il ne s'est trouvé personne pour s'en offusquer. L'idole des jeunes devient soudain "plus qu'un chanteur, un destin français", comme le rappellera opportunément le président Macron, ravi de l'aubaine, et qui ergotera sur le souffle d'un destin ? 

dimanche, décembre 10, 2017

Leçons de vie

"J'étais, à tous égards, la plus formidable ratée que j'aie jamais connue."
            J. K Rowling

On peut avoir écrit Harry Potter et garder la mémoire de la période qui précéda. Issue d'un milieu défavorisé, mère célibataire et sans emploi à 28 ans, Joanne Rowling raconte son expérience de la pauvreté et de l'échec qui lui fut, dit-elle, bénéfique. "Ce fut une libération : ma plus grande crainte dans la vie s'était réalisée, et j'étais toujours vivante, et j'avais toujours ma fille adorée, et j'avais toujours ma vieille machine à écrire – et une grande idée. " Laquelle devint la saga et le succès planétaire que l'ont sait. Ces humains sortis de nulle part qui purent défier un destin mal parti conservent une place particulière dans le cœur de leurs semblables, comme nous l'ont rappelé les étonnantes funérailles de Johnny Hallyday ce samedi. Ces pieds-de-nez à la fatalité constituent parfois pour beaucoup l'unique lueur au fond du tunnel d'un quotidien parfois bien sombre. Et rendre une lueur d'espoir n'est jamais anodin.
 
 
Lu dans:
Macha Séry. Une leçon de vie signée J. K.  Rowling. Le Monde des Livres. 8 décembre 2017. Extrait page 7
J.K Rowling. La meilleure des vies (Very Good Lives). Illustr. Joel Holland. Trad. Pierre Demarty. Ed Grasset. 2017. 77 p.

samedi, décembre 09, 2017

Comme une tulipe dans le désert

“Tu m’interdis d’aller à l’école. Je ne deviendrai jamais médecin.
Pense à une chose : un jour, tu tomberas malade.” 
                            Zarmina, poète afghane. 

Trop jeune pour mourir, Zarmina s'est pourtant immolée à l'essence parce que sa famille ne voulait pas la laisser épouser l’homme qu’elle aimait. Lorsqu'on lui demande son âge, elle répond par un proverbe: “Je suis comme une tulipe dans le désert. Je meurs avant de m’ouvrir, et la brise du désert éparpille mes pétales.” Elle n’est pas certaine de son âge mais pense avoir 17 ans. “Comme je suis une fille, personne ne connaît ma date de naissance. Mon village est comme une cage."


Lu dans:
Eliza Griswold. Je hurle mais tu ne réponds pas. The New York Times. 07/09/2012.

jeudi, décembre 07, 2017

L'alchimie des peaux

"L'amour sera-t-il toujours
La croisée d'une main qui va
Et d'une autre main qui vient?

Ou sera-t-il simplement
La foulée de deux rêves qui se croisent? "
            Juarroz. Douzième poésie verticale
Que n'a-t-on dit sur la relation amoureuse, cette "alchimie des peaux" comme le décrivait joliment une patiente âgée déçue par son expérience. A l'aléatoire alchimie de la peau lui aurait-il manqué l'alchimie des rêves? L'avenir d'un premier regard ébloui demeure un grand mystère.


Lu dans:
Roberto Juarroz. Douzième poésie verticale. Michel Camus, préfacier. Fernand Verhesen, traducteur. Editions de La Différence. 1997

Ce jardin qu'on aimait

"J'étais bouleversée d'avoir ainsi détruit à jamais cet objet qui avait tant compté pour nous, cette plaque de minéral au dessin parfait à peu près aussi antique que la terre. (..) Mais le son même de sa fin avait été beau... la voix des choses."
                Marguerite Yourcenar

Le révérend Simeon Pease Cheney, dans les années 1860-1880, dévasté par le décès en couches de son épouse, passe d'interminables journées dans le jardin qu'ils aimaient.  Il conçoit le projet fou de retranscrire les moindres sons d'un quotidien qui fut heureux, du chant d'oiseau au bruit de l'eau du robinet qui goutte dans le seau à demi plein. Les choses inanimées ont leur musique si on leur tend l'oreille. Œuvre difficile, oubliée et méconnue, rééditée à compte d’auteur par son fils après sa mort, ce livre sera remarqué quelques années plus tard par le compositeur Anton Dvorák et lui inspirera, en 1893, le « Quatuor à cordes n° 12 ». Ce destin double - celui de ce vieux musicien passionné par la musique de la nature et son fils qui a lutté pour faire reconnaitre son œuvre - a inspiré à Pascal Quignard un émouvant texte de souvenir, de mélancolie et de beauté, hybride entre pièce de théâtre et chant poétique.


Lu dans:
John Vance Cheney,‎ Simeon Pease Cheney. Wood Notes Wild, Notations of Bird Music. Edition originale (1892), rééditée par Palala Press en 2016.
Anton Dvorák. Quatuor à cordes n° 12. 1893
Pascal Quignard. Dans ce jardin qu'on aimait. Grasset. 2017. 176 pages.

mercredi, décembre 06, 2017

Eau éternelle

"Le rêve a besoin d'eau."
        Gaston Bachelard

Surpris par l'averse, j'imagine d'où vient cette eau sur mon visage, son trajet à-travers les siècles et les continents pour aboutir à cet instantané que je vis. Un court instant j'écoute ces gouttes me raconter qu'elles portèrent peut-être Moïse dans son couffin, purifièrent Néfertiti, connurent la source du Gange ou le fracas des chutes du Niagara. S'écoulèrent goutte à goutte sur une placette andalouse ou inondèrent les rues de Phnom-Penh à la mousson. Cette eau me raconte l'histoire des hommes, et me constitue aussi à 60%, aussi éternelle que celle sur mon visage, aussi essentielle à mes cellules, totalement identique dans son destin à celle qui constitue les 60% de la voisine maghrébine voilée qui me croise en me saluant d'une sourire. Il est décidément bien étrange d'imaginer qu'elle et moi partageons le même patrimoine essentiel pour plus de la moitié de notre être. Il ne faut pas être à la Sorbonne pour philosopher paisiblement sur l'étrangeté des choses, en philosophe souriant.



Lu dans:
Gaston Bachelard. Essai sur l'imagination de la matière. José Corti. 1985. 222 pages. 

lundi, décembre 04, 2017

En route

"En route pour les montagnes vertes
    pour le verbe d’automne
    pour les fruits et les feuilles mortes
    en route pour le vent
    qui pousse les écoliers sur le chemin de l’école
    en route pour l’océan rugissant
    pour les nuages revenus comme des oiseaux migrateurs (..)
Quand j’étais gamin dans le car
    qui nous emmenait en excursion scolaire
    on n’arrêtait pas de chanter
    maintenant dans le car de la vie
    dans l’excursion de la vie
    je continue de chanter
    en regardant par la fenêtre (..)
Bâton contre bâton
    en route vers la pluie tendre qui creusera la terre
    les chaussures seront boueuses,
    et l’herbe des prés, les arbres alignés
    s'éveilleront à la gratitude de la nature créée."
                      d'après Emmanuel Moses. En route.

Au bout de la nuit, le matin, et ces deux mots: en route. Je n'en connais de plus beaux, ni de plus multiples. A chacun son chemin, son allure, sa destination, et son ardeur d'arriver à son terme. Deux mots, mille significations, ou une seule: vis aujourd'hui ce que tu as à vivre.

Lu dans:
Emmanuel Moses. Sombre comme le temps. Collection Blanche. Gallimard. 2014. 120 pages . Extrait p. 16.

dimanche, décembre 03, 2017

La mémoire des humbles

"... leur vie ne sera pas sauvée
mais qu'elle reste dans nos mémoires
pour vous      hommes     femmes
blottis          écrasés
(..)
Vous avez été
même trop vite
même pas assez
vous avez été."
        Laurent Gaudé


Ils rasent les murs faute de se raser encore eux-mêmes, esseulés pour la plupart, pas trop propres, pas trop sains. Pas nécessairement sans-abri, mais sans futur, dans des appartements sans ascenseur qu'ils ne quittent dès lors plus guère. L'hôpital la semaine dernière pour une nonagénaire, dernière issue, les jambes en plaies, le souffle court, jaunasse dans les yeux. Sa petite coiffeuse sicilienne et son compagnon m'ont aidé à l'y amener. "C'est dans cet état-là que vous nous l'amenez!". Ben oui, dans cet état-là, ce fut son choix: en bonne santé croyez-moi elle ne serait pas venue... La vie tourne parfois, elle racontait la Libération mieux que je ne l'entendis jamais, "on était tous fous, fous vous entendez. J'ai suivi en Toscane un riche Italien qui m'a épousée peu de temps après une soirée de délire. On vivait en ces temps-là." Rien ne dure et l'Italie n'eut qu'un temps, mais je présume que ses jambes étaient belles à l'époque, et le reste pareil. Elle est morte ce weekend, et la raconter permet au moins une chose: lui redire qu'elle a été.


Lu dans:
Laurent Gaudé. De sang et de lumière. Actes Sud. 2017. 110 pages. Extrait pp.15-16

samedi, décembre 02, 2017

Trouver une cabane

"Ce qu'on ne déteste pas:
    étant affamé, trouver un repas grossier
    allant à pied, trouver un mauvais cheval
    après une longue marche, trouver un gîte
    étant altéré, trouver une boisson froide
    pressé, en voyage, trouver une barque
    surpris par la pluie, trouver une cabane."
                Li Yi-chan. Notes.

Transcrivant ces lignes sobres dont 12 siècles me séparent, je tente d'en imaginer l'auteur. Qu'ai-je appris de fondamental qu'il n'ait intégré? En termes de bonheur, pas grand-chose il me semble. Une chose peut-être: pour Li l'homme est fragile, la Terre est sa cabane protectrice. Aujourd'hui on mesure que la Terre est fragile.
 


Lu dans:
Li Yi-chan. Notes. Ed Le Promeneur. 1955. Gallimard 1992. 74 pages. Extrait p.24