"Vos mères vous ont dit que les phares sont là pour éclairer
l'océan; n'en croyez rien, ils sont là pour dire aux marins où ils
sont."
Eric Tabarly
Une amusante et insolite "fable musicale" animée par Hélène
Dispas, jeune médecin généraliste, nous a interpellés ce vendredi
soir sur l'impact - santé des déterminants sociaux, ces
conditions dans lesquelles les individus naissent, vivent,
apprennent, travaillent et vieillissent. Les interrogations
inquiètes sur les dysfonctionnements de notre système de santé,
ses doutes quant à l'utilité de la médecine qu'on lui suggère m'ont
replongé dans la lecture passionnée d'Ivan Ilitch et de sa
"Némésis médicale", qui imprégna durablement ma jeune
pratique. On sort pensif de pareille soirée: comment
passe-t-on insensiblement
au fil d'un long parcours du sentiment d'impuissance vers une
certaine sérénité et le bonheur de pratiquer une médecine du
quotidien aussi nécessaire que modeste? Comment se poser sans se
renier? En découvrant sans doute que chaque consultation est une
rencontre autant qu'un engagement. On prête à Eric Tabarly, la légende
des navigateurs
disparu en mer le 13 juin 1998, une belle réflexion sur les
gardiens de phare. Un marin perdu est un naufragé en puissance, et
les gardiens de phare n'ont eu de cesse au fil des siècles de
conquérir, voire d'apprivoiser ces cailloux isolés et massacrés
par les déferlantes. Ici comme ailleurs, la machine a
progressivement remplacé l'être humain. La présence, rassurante
pour les marins, d'un homme oublié comme eux au milieu de la
tourmente des flots déchaînés, se fait rare. Si les phares guident
toujours les navigateurs, le plus souvent ils n'abritent plus de
gardien. Il demeure que l'image est belle de ces hommes perdus
dans la détresse s'accrochant à une balise lointaine près de
laquelle ils devinent un autre homme, affrontant les mêmes vents
et les mêmes vagues. N'être à longueur de semaine que cet humble
fanal perdu lui-même dans les flots parfois déchaînés de la vie,
uniquement là "pour dire aux marins où ils sont" peut suffire,
toute révolte ancienne intimement intégrée, à rendre un médecin
heureux.
Lu dans:
Hélène Dispas. Docteur, le chômage me fait mal au ventre. Vendredi
30 janvier 2026. La Villa. Centre culturel de <Ganshoren, en
partenariat avec la Maison Médicale Calendula.
https://www.youtube.com/watch?v=xpDczrI1Gk4