mercredi, avril 19, 2017

La Sybille de Cumes

« L’expérience de l’éternité, n’a rien à voir avec la perpétuation indéfinie de l’existence, mais consiste dans l’éclat miraculeux de chaque instant. "
        Spinoza. L’Éthique.

La doyenne de l'humanité est morte samedi à l'âge de 117 ans. Je n'ose évoquer avec Elise (90 ans) l'éventualité d'affronter 27 années supplémentaires, elle qui supplie le ciel chaque jour qu'on la délivre de l'ennui de vivre. Connaissez-vous la Sybille de Cumes? "Nous voulons l’éternel. Vous connaissez l’histoire de la Sybille de Cumes, aimée d’Apollon, qui avait reçu du dieu, en hommage pour sa beauté, le don d’immortalité. La mort lui fut donc épargnée, mais comme elle avait oublié de demander aussi une perpétuelle jeunesse, elle vieillit indéfiniment, ce qui est une assez bonne définition de l’enfer. Desséchée et rabougrie par le poids des siècles, elle devint progressivement insecte, une cigale qu’on conservait pieusement dans une cage, dans le temple d’Apollon que les hommes avaient édifié à Cumes, en mémoire de l’étreinte divine. On raconte que les enfants demandaient à la Sybille : « Cigale, que veux-tu ? » ; « je veux mourir, je veux mourir », répondait obstinément l’insecte. Les modernes voient plus loin encore : ils soupçonnent que la jeunesse inaltérable – tous en rêvent pourtant – ne suffirait pas même à les sauver. N’y a-t-il pas, lové dans le secret du temps, au creux de son écoulement, un insurmontable ennui qui viendrait à bout, avec le Temps, de notre désir de vivre ? Combien de siècles pour que l’emporte la lassitude ? Je vous laisse en estimer le nombre… Viendrait bientôt le temps où, fatigués de vivre, nous souhaiterions, avec la Sibylle, nous endormir pour toujours. Non ! Ce n’est pas l’immortel, cette prolongation absurde d’un temps qui n’en finirait pas, que nous désirons ; c’est l’éternel, qui nous affranchit de la servitude du Temps et nous transporte dans la béatitude d’un perpétuel présent."


Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat. Vermeer : Le jour et l'heure. Fayard. 2017. 304 pages.

0 Comments:

Enregistrer un commentaire

Links to this post:

Créer un lien

<< Home