lundi, avril 30, 2012

Le destin des livres


"C'était au temps où Nasreddin était contrebandier. Il passait tous les matins la frontière avec un âne chargé de ballots. Tout le monde savait qu'il faisait de la contrebande. Il ne s'en cachait d'ailleurs pas. Tous les matins les douaniers fouillaient les sacs, examinaient la bête, à rebrousse-poil, de la queue au museau. Rien. Ils ne trouvaient jamais rien. Cela dura vingt ans ainsi. Et puis un jour le chef douanier, blanchi sous le harnais, retrouve Nasreddin à la maison de thé. «Tu sais, lui dit-il, je suis maintenant à la retraite. Tu peux me parler sans danger. Que diable passais-tu, à la frontière ? » Et Nasreddin : « Des ânes. Je passais des ânes. »
H. Gougaud

On ne voit pas ce qui crève les yeux, c'est bien connu. On s'acharne à tenter de comprendre la vie, et elle passe. Un délicieux livre scrute la "philosophie artisanale" recelée dans les contes, ces histoires imaginaires venues du fond des temps destinées à instruire en amusant. Les Romains croyaient au fatum librorum, au destin des livres. Tant qu'une oeuvre est nourricière, pensaient-ils, elle dure quelles que soient les difficultés de son cheminement. Les contes ont duré, il sont là, toujours présents dans notre drôle de monde. C'est donc qu'ils ont encore à nous apprendre, quelque chose d'essentiel. 



Lu dans:
Henri Gougaud. Le rire de la grenouille. CarnetsNord. 2008.  184 pages. Extrait pp. 32, 33

samedi, avril 28, 2012

Codes


"Mon père avait une expression pour décrire les gens que j'enviais, ceux qui étaient à l'aise dans les palaces et les grands restaurants: "Ils ont eu des parents avant eux."
A. Desarthe
 
Lu dans :
Agnès Desarthe. Le remplaçant. Editions de l'Olivier 2009. Points . 76 pages. Extrait p.43

vendredi, avril 27, 2012

Le plus qu'imparfait


"La marchande de journaux m'a redit que tu étais charmante, que tu avais beaucoup de classe. Elle a employé l'imparfait, "ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose d'éphémère", a écrit Proust. Je déteste l'imparfait de l'indicatif. Parfois, même, il m'arrive de ne plus aimer le présent."
JL Fournier 

Lu dans:
Jean Louis Fournier. Veuf. Stock. 2011. 157 pages. Extrait p.153  

jeudi, avril 26, 2012

Mots qui donnent vie


"Grand froid, le givre sur la pelouse, une Partita de Bach magnifiquement interprétée par Martha Argerich. Un calme proche de la sérénité. Un feu de bois dans la cuisine. Brigitte rit quand je lui dis que ma seule compétence est de savoir allumer et entretenir un feu. C'est vrai."
J.-B. Pontalis 

On imagine l'âtre, la cuisine aux cuivres passés, le paysage givré. Refuge de ceux qui ont froid au coeur et auraient bien besoin de quelqu'un sur leur route qui sache allumer et entretenir un feu. Les mots assemblés sont une merveille.  

Lu dans :
J.-B. Pontalis. En marge des jours. Gallimard. NRF. 2002. 123 pages. Extrait p. 121

mercredi, avril 25, 2012

Evadoré


« Parole de soleil: signe ce que tu éclaires, non ce que tu assombris. »
René Char

Char dit comme à mi-voix, à la fin d'un de ses très beaux poèmes, Évadoré: « La terre nous aimait un peu je me souviens. ». Aimer cette la terre, qui nous le rend bien. 

Je m'aime


"Moi, tout, tout de suite..."

Lu dans:
Emmanuel Delhomme. Un libraire en colère. L'Editeur. 2011. 95 pages. p.63

mardi, avril 24, 2012

Sagesse de Chesterton


"Mes critiques pensent que je ne suis pas sérieux, mais seulement amusant. Ils croient que amusant est le contraire de sérieux ; mais amusant est seulement le contraire de pas amusant "...
Chesterton (1874-1936)

On aurait aimé voir l'écrivain anglais participer aux débats du premier tour de la présidentielle française dimanche soir, lui qui se plaisait à utiliser la plaisanterie et le paradoxe pour faire des observations profondes sur le monde, la politique, le gouvernement, la philosophie, et de nombreux autres sujets et se faire traduire en susurrant « Les cambrioleurs respectent la propriété. Ils veulent juste que la propriété, en devenant la leur, soit plus parfaitement respectée ».

dimanche, avril 22, 2012

Le trésor des libraires


"Les libraires sont toujours à l'écoute de ceux qui se faufilent en leur jardin de livres."
F. Andriat.

"Il ajoute qu'il ne sait pas ce qu'il désire, qu'il est entré là par hasard, qu'il voulait respirer un coin hors du monde, qu'il désirait s'accorder un temps d'arrêt et que son seul souhait est de rester quelques instants en compagnie des livres. Elle lui répond par un sourire, retourne à sa lecture, le laisse gambader dans les allées de son merveilleux potager d'histoires. L'homme baguenaude entre les rayons, s'arrête sur une couverture, en effleure le drapé, en touche une autre et ses doigts glissent sur une douce pellicule de vernis mat, un peu comme sur une peau qu'on aime et qui s'étire sous le plaisir. Il poursuit son périple, avance de quelques mètres, saisit délicatement un ouvrage dont le titre l'attire, le retourne, parcourt d'un œil vif les lignes qui le présentent, le dépose, indécis; comment, si l'on n'éprouve aucune envie particulière, choisir en cette multitude de livres, celui qui rassasiera? Il lève la tête, pose les yeux sur elle et s'impose à lui une évidence: le livre qu'il achètera est celui qu'elle lit avec une assiduité délicieusement troublante. Pourquoi chercher parmi les ombres celui qui est vivant? Dans ce jardin de phrases, seul un texte vit et c'est celui qu'elle met en lumière par le regard qu'elle lui accorde."  

Hasard (?) des lectures, je découvre le délicieux ouvrage de Frank Andriat, une des plus belles plumes qu'il m'ait été donné de lire ces derniers mois, "La jolie libraire dans la lumière". Sa description d'une librairie du centre de Bruxelles offre un contrepoint superbe à la description proposée hier dans "Un libraire en colère" d'E.Delhomme. Même métier, deux visions: je n'ai pas résisté au plaisir de confronter le rageur "Je cherche un livre dont je ne sais ni le titre ni le nom de l'auteur" à la courte méditation littéraire qu'oppose Frank Andriat à cette question presque métaphysique: on ne découvre de trésor que par le regard des autres. Et le libraire demeure souvent ce regard. 
  
Lu dans:
Frank Andriat. Jolie libraire dans la lumière. DDB. Littérature ouverte. 2012. 146 pages. Extrait p. 12

Perle de libraire


"Je cherche un livre dont je ne sais ni le titre ni le nom de l'auteur."
Perle de libraire

Il fut un âge où je rêvais d'être libraire. La lecture du récent opuscule d'Emmanuel Delhomme, libraire au Rond Point des Champs Elysées (Paris 8ème), dessille le regard qu'un adolescent peut porter sur ce beau métier en déshérence. Dans son espace commercial coincé entre "un boulanger et un traiteur presque chinois, ça a des allures d'un dessin de Sempé", l'homme déprime en contemplant la foule pressée qui passe devant sa devanture sans même ralentir. Des questions posées par les badauds qui s'aventurent entre les présentoirs il fait des perles, et même tout un collier comme le firent avant lui David Alliot et Jean-Loup Chifflet.

Un quidam est à la recherche de "Légume des jours" de Boris Vian, un autre de "Sadique" de Voltaire ou du délicieux "J'attends un enfant mais je m'en rappelle plus de qui" (de Laurence Pernoud pour ceux qui seraient nés après la parution de ce grand classique). A-t-il "Les oiseaux se crashent pour mourir", "La Veste" de Camus, ou "L'Etranglé" quand ce n'est "Le Mythe décisif"? Qui est l'auteur du "Journal d'Anne Frank", et à propos, où rangez-vous les Capote?  

Lu dans :
Emmanuel Delhomme. Un libraire en colère. L'Editeur. 2011. 95 pages. p.69.
David Alliot. Perles de librairies. Horay, 2012.144 p.
Jean-Loup Chiflet. Antigone de la nouille et autres perles de librairie. Ed. Mots et Cie. 2002.

samedi, avril 21, 2012

Sagesse hassidique


"Ne demande ton chemin à personne, tu risquerais de ne plus pouvoir te perdre."
Rabbi Nachman de Breslau (1772-1810)

jeudi, avril 19, 2012

Une senteur de bonheur

"Le parfum de gardenia que je préfère est celui de Chanel car il ne sent pas la fleur, mais le bonheur."
Jean-Claude Ellena

Je me surpris d'évoquer à cette lecture une floraison d'odeurs de bonheur, du pain frais à la côte belge à Pâques, aux arômes de cacao envahissant nos classes venus des usines Côte d'Or, ou aux lilas de mai d'Heverlee. On a tous du gardénia dans nos têtes.  


Lu dans:
Jean-Claude Ellena. Journal d'un parfumeur. Ed Sabine Wespieser. 2011. 159 pages. Extrait: Agrégé d'odeurs.
______________

Sagesse du débat contradictoire

"Le droit pénal talmudique prévoit que si les vingt-trois juges du tribunal de Sanhédrin prononcent une condamnation à mort à l'unanimité, cela entraîne automatiquement l'acquittement de l'accusé ". En effet, aux yeux des rabbins, " l'unanimité est le signe qu'il n'y a pas eu véritablement débat ".
Frédéric Lemaître
       
Lu dans :
Christian Morel. Les Décisions absurdes II. Gallimard, 278 p.

mardi, avril 17, 2012

Une gloire posthume

"La situation est délicate et puisque l'on ne peut avoir les meilleurs, il faut donc prendre les médiocres."
Délibération pour le poste de cantor de l'église luthérienne saint Thomas de Leipzig, 22 avril 1723

L'appréciation est peu flatteuse mais Jean-Sébastien Bach accède néanmoins au poste pour lequel il a postulé le 22 avril 1723, à l'âge de 38 ans. Il y séjournera plus de 25 ans, durant lesquelles il connaîtra progressivement tous les honneurs.  Il entre dans une phase de sa vie où, comme le dit Johann Nikolaus Forkel, « il ne pouvait toucher une plume sans produire un chef-d'œuvre ».  Il a vingt enfants de deux mariages successifs, en perd dix.  L’homme en deuil offre pourtant à Dieu des messes et des cantates inouïes de beauté et de dévotion.  Aveugle, Il meurt le 28 juillet 1750 d'une crise d'apoplexie. Rapidement oublié car la musique baroque est passée de mode, sa seconde épouse Anna Magdalena lui survit dix ans, vivant de subsides et de mendicité à l’entrée de la cathédrale Saint Thomas.  Ce n'est qu'en 1829 que Mendelssohn, l'un des successeurs de Bach à Saint Thomas de Leipzig, fit rejouer la Passion selon saint Matthieu à l'église saint Thomas, permettant au XIXème siècle de le redécouvrir avant que le XXème ne lui accorde une gloire qui ne l'a plus quitté. 

Sagesse des parfumeurs

"POIS DE SENTEUR (essai 5)
    Alcool phényléthylique     200
    Paradis one ®     180
    Hydroxycitronellal     50
    Rhodinol     30
    Acetyl isœugenol     15
Fleur d'oranger (absolu incolore) 15
Cis-3 hexenol 5
Aldéhyde phénylacétique 50% 5
Total 500
À sentir dilué à 5% dans de l'alcool à 85°. "

Lorsque Jean-Claude Ellena, "nez" chez Hermès découvre sur son bureau un bouquet de pois de senteurs blancs (effluves de rose, fleur d'oranger, oeillet avec une touche vanillée) il se hâte d'en ramasser les fragrances dans une formule chimique susceptible de se voir reproduite à l'infini. Proust, lui, évoque sa grand-mère: la traduction des émotions est multiple. La maîtrise de l'artisan tue-t-elle la puissance d'évocation que suscite l'arôme de la fleur? Elle force en tout cas l'admiration, même s'il confie regretter aujourd'hui la perte de l'émerveillement des premières découvertes. Un jour viendra sans doute où la neurobiologie permettra au chercheur de noter sur son calepin les composants chimiques de la tristesse, de la passion amoureuse, de la colère dévastatrice et de l'émotion suscitée par le concerto pour violon de Beethoven. Savourons le mystère tant qu'il en reste: il nous permet de rêver.

Lu dans:
Jean-Claude Ellena. Journal d'un parfumeur. Ed Sabine Wespieser. 2011. 159 pages. Extrait p.71

dimanche, avril 15, 2012

Vie longue , vie brève

"Quel motif l'homme a-t-il de souhaiter une longue vie sinon de pouvoir être utile au plus grand nombre?"
Erasme 1466-69 1536.

Belle pensée qui accueille depuis peu les patients et leur famille au frontispice de l'hôpital Erasme. Ce matin elle m'a laissé pensif, car il est des vies brèves qui furent de vraies bénédictions pour un très très grand nombre. Les grandes vérités se retournent comme un gant, palindromes de mots dont la lecture peut se faire dans un sens et son contraire. Le jeune père qui affronte la maladie avec un courage forçant l'admiration et le vieux moine nonagénaire soucieux d'écrire jour après jour sa page d'histoire en demeurant utile à sa communauté possèdent un point commun : on survit dans ce qu'on transmet, et non dans ce qu'on accapare. Ces êtres précieux possèdent la capacité de placer leur centre de gravité en dehors d'eux-mêmes, sans doute est-ce ce qui leur donne l'équilibre.  

samedi, avril 14, 2012

Une époque, un parfum

 "Je sors mon nez, notamment quand la  nature s'ébroue après la pluie. (..) Pour réussir il faut une certaine curiosité ... et être capable de sentir l'air du temps, c'est-à-dire de retranscrire en odeur son époque. "
Jean-Claude Ellena

Le "nez" d'Hermès, détaille les ficelles du métier. Un nez pas plus long que la moyenne, mais le secret pour créer un parfum au départ d'un concept immatériel n'est pas de bien sentir, mais d'avoir de la mémoire, se charger de senteurs qui serviront ensuite à de géniales constructions mentales.

 Lu dans
Véronique Lorelle. Les grandes marques s'arrachent leurs nez. Le Monde 3 avril 2012; p. 26
Jean-Claude Ellena. Journal d'un parfumeur. Ed Sabine Wespieser. 2011.

vendredi, avril 13, 2012

Ce que cache le prix

"[Les frères Goncourt:] je n'avais pas eu tort de me méfier, de me tenir à l'écart de ces frères-là. Que de fiel, que d'aigreur, que de haine! Réactionnaires - tout va de mal en pis depuis 1789, cette révolution faite par « des gens qui puent des pieds» -, misogynes, avides de potins qu'ils consignent jour après jour, ils s'en prennent pêle-mêle aux Juifs, aux normaliens, aux critiques, à l'Académie française. Et, avec ça, souvent vulgaires, grossiers. Leurs livres se vendaient mal et ils rêvaient de gloire; pour un peu, ils se seraient pris pour des écrivains méconnus, pourquoi pas pour des maudits. Je me dis que, décidément, je n'ai que faire de ces horribles personnages."
J.-B. Pontalis

Dans leur affection mutuelle, étrange cas de «gémellité littéraire», les deux frères, d'une sensibilité presque maladive, avaient forgé un prénom collectif: Juledmond. Ils créent le célèbre prix et l'académie qui porte leur nom, célébrant annuellement ce que la littérature voudrait avoir de meilleur. Il est amusant de se dire que la fierté de porter pareil titre accable leurs auteurs d'un patronyme pas aussi glorieux qu'on l'imagine. 
 
Je vous souhaite un excellent vendredi 13.
CV.
 
Lu dans :
J.-B. Pontalis. Frère du précédent. Gallimard. NRF. 2006. 203 pages. Extrait p.70

jeudi, avril 12, 2012

Frère de ..

"Dans le dixième volume du Grand dictionnaire universel de Pierre Larousse qui en compte dix-sept apparaît à la lettre L mon arrière-grand-père paternel, Antonin. La notice qui lui est consacrée, et que je le soupçonne d'avoir largement rédigée lui-même, comporte une centaine de lignes. Elle est suivie d'une autre, plus brève: «Amédée, frère du précédent. »
J.B. Pontalis

Ou comment résumer un ouvrage de 203 pages en deux lignes. Dès son plus jeune âge, l'auteur rêve de partager avec son frère aîné une amitié aussi intense que celle qui unit Montaigne et La Boétie ("Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondant : Par ce que c'estoit luy, par ce que c'estoit moy »)." Leur "fraternité" se résumera dans les faits à une interminable rivalité, teintée d'un sentiment latent d'occultation par l'aîné qui s'exprimera de mille manières. Plongée sombre dans les méandres des liens familiaux dont nul ne ressort intact. 

Lu dans :
J.-B. Pontalis. Frère du précédent. Gallimard. NRF. 2006. 203 pages. Extrait p.11

mercredi, avril 11, 2012

L'hasardeuse connaissance de soi

La singularité d'un être est à son identité ce que l'humour est au sérieux, comme en témoigne maître Kiejman qui, à l'avocat de la Ligue islamique mondiale déclarant d'un doigt accusateur: «Je vous connais bien, maître! », répondit dans un éclair: « Eh bien, vous en savez plus que moi! »

Lu dans:
Raphaël Enthoven. Le philosophe de service. NRF Gallimard. L'infini. 2011. 112 pages. Extrait p. 132

lundi, avril 09, 2012

Mono no aware

"Mono no aware"

La brièveté du printemps japonais, en particulier la célèbre « Sakura » ou floraison des cerisiers, rappelle que l’intensité sensorielle est inversement proportionnelle à la durée. Le front de la floraison, qui remonte depuis le sud de l'achipel, est avidement suivi par tous les médias pendant les dix jours que dure l’événement, entre l’éclosion du premier bourgeon et la chute du dernier pétale. Spécificité culturelle, le paroxysme de la floraison n’est pas considéré ici comme le plus esthétiquement parfait: l'ultime beauté n’est atteinte que quand les pétales commencent à tomber en une pluie de confettis roses. La perfection d'un événement réside dans sa précarité, qui célèbre le monde tout en y renonçant. Le terme "mono no aware" décrit cet état d'esprit, la "tristesse sereine" de Tamako Niwa, qui nous envahit à la vue de la floraison qui éclôt et qui s'éteint, à la fois acceptation tranquille d'un monde en transition, plaisir innocent et éphémère goûté à l'activité quotidienne ou encore sérénité face à la précarité de la vie qui nous a été donnée, et nous sera reprise après que nous l'ayons donnée à notre tour. 

Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970

dimanche, avril 08, 2012

La vie comme un passage

"Une jeune fille au joli visage
marche sur la route       les yeux fixés
sur une lettre qu'elle lit
avec un sourire de bonheur."
Bâyazid al-Bistâmî (804-874, soufi persan)

Est-il plus belle symbolique que celle de Páskha (Pessa'h en hébreu, passage) qui commémore initialement la sortie d'Égypte et débouche sur le récit évangélique de deux femmes se rendant au lever du jour avec leurs aromates et leur chagrin vers un tombeau ensoleillé qu'elle découvrent vide. Toute l'aventure humaine s'y retrouve, de l'esclave se levant un matin ayant choisi de vivre libre, préférant le risque du désert au confort de l'asservissement en terre d'Egypte, à l'éblouissement joyeux d'un tombeau dont la pierre a été roulée et où le mort a disparu: au moment précis où la main trace le mot "fin" apparaît le terme "passage". Par-delà les mots, c'est tout la symbolique d'une vie qui s'en trouve transcendée, et si ça ne change rien, ça change tout. Je vous souhaite une bonne fête de Pâques.

vendredi, avril 06, 2012

Sagesse des simples

Je croyais résumer l'enseignement de Stendhal: « Il faut faire de sa vie un chef-d'œuvre. » Paul (Eluard) réfléchit un instant, et me dit, doucement: « Non, c'est de la vie des autres qu'il faut faire un chef-d'œuvre. »
Claude Roy 

Lu dans:      
Claude Roy. La conversation des poètes. Gallimard , 1993. 306 p. Extrait p. 155

mercredi, avril 04, 2012

Gnôti seauton

La singularité d'un être est à son identité ce que l'humour est au sérieux, comme en témoigne maître Kiejman qui, à l'avocat de la Ligue islamique mondiale déclarant d'un doigt accusateur: «Je vous connais bien, maître! », répondit dans un éclair: « Eh bien, vous en savez plus que moi! »
  
Lu dans:
Raphaël Enthoven. Le philosophe de service. NRF Gallimard. L'infini. 2011. 112 pages. Extrait p. 132

dimanche, avril 01, 2012

Retour à Byzance

« Quand le silence fait alliance avec la nuit, on découvre que sa pureté se décompose paradoxalement en une multitude de craquements légers; ces craquements ne rompent pas le silence, mais le rendent au contraire plus silencieux, de même que les étoiles, loin de blanchir le ciel nocturne, rendent la nuit plus profonde et plus noire»
Jankélévitch.

Superbe observation: le silence vécu comme une alliance, et non comme une incompréhension. On ne se tait pas avec le premier venu. « Il ne faut pas croire, dit Maeterlinck, que la parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres. Dès que nous avons vraiment quelque chose à dire, nous sommes obligés de nous taire ... L'instinct des vérités surhumaines nous avertit qu'il est dangereux de se taire avec quelqu'un que l'on désire ne pas connaître, ou que l'on n'aime point. Car les paroles passent entre les hommes, mais le silence, s'il a un moment l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais. » 

Silence qui s'installe lors des départs en vacances. Demain est un ailleurs, loin sur le Bosphore. Il y a quarante ans, traversant l'Europe (divisée par un rideau de fer) en deux 2CV, je découvrais avec émerveillement la lointaine Byzance. Mes frères étaient des gamins, mes soeurs des enfants. Nos parents, devenus nomades pour un mois, et campeurs sur le tard, avaient accepté avec réticence de nous suivre dans une aventure à laquelle ils n'étaient pas préparés.  Là où ils reposent, qu'ils sachent que je leur en porte une gratitude sans fin. Pendant le voyage, je me laissai pousser la barbe. Une heure après mon retour, je rencontrais celle qui deviendrait ma femme. 
On rejoint maintenant Istambul en quelques heures d'avion, la barbe est blanche, les parents sont morts tous les deux, les enfants  et petits-enfants nous poussent à leur tour à empoigner à bras le corps ce monde qui craque de partout comme avant une naissance. Ce retour à Constantinople, avec ses images chères et enfouies dans ma mémoire, riche de symboles et d'émotions oubliées, pourrait bien constituer une fameuse séance sur le divan. 

Lu dans:
Raphaël Enthoven. L'endroit du décor. NRF Gallimard. L'infini. 2009. 160 pages. Extrait p. 53-54