samedi, mai 30, 2015

L'espace du bonheur


"Mon plancher est le plafond du voisin."
         La semaine des voisins. Annonce.

L'un se désole d'un piteux 12/20, l'autre exulte d'avoir réussi avec 10. Les cloisons dans nos têtes délimitent l'espace laissé au bonheur.


vendredi, mai 29, 2015

La liberté des algues

Holdfast: sorte de racine, située à l’extrémité de certaines algues et plantes simples, qui leur permet de s’ancrer dans le sol, se tendant vers la rive à chaque marée montante et retournant vers la haute mer en tourbillonnant dès que l’eau redescend. Ce qui maintient chaque laminaire en place est une espèce de crampon, poignée de tentacules rugueux qui adhèrent à la roche, lien invisible et suffisamment fort pour les faire tenir contre vents et marées, structure dont les biologistes n’ont pas réussi à percer tous les mystères. Quant aux philosophes, ils n’ont même pas essayé."
        K. Dean Moore

Assis sur un rocher blanchi de guano, tandis que j’observe la houle instable, je songe de nouveau à mes racines. A quoi pouvons-nous encore nous accrocher dans la confusion des marées si n'existait ce Holdfast interne légué par ceux qui nous ont transmis le meilleur d'eux-mêmes durant nos premières années d'existence? Quelles sont ces connexions qui nous maintiennent en place, sans nous emprisonner dans l'immobilisme?  Comme pour les algues, c'est une question dont ni les biologistes ni les philosophes n’ont réussi à percer tous les mystères.
 


Lu dans:
Kathleen Dean Moore. Petit traité de philosophie naturelle. Holdfast. Traduit de l’américain par Camille Fort-Cantoni, Gallmeister, Nature writing, 2006, 185 p. Extrait page 159 

jeudi, mai 28, 2015

Lieux secrets


"Un foyer, c’est un lieu qu’on connaît par cœur parce que, comme me l’a expliqué un adolescent, quand on ouvre la porte, « il y a une rangée de bottes et d’imperméables, une pile de bois pour la cheminée, et le petit frère qui vous guette pour vous sauter dessus. »
            Kathleen Dean Moore

"Mon métier m’entraîne d’une région à l’autre : Ohio, Oregon, Minnesota, Oregon, Alaska, Arizona, Colombie-Britannique, Oregon encore. Partout où je vais, je croise des gens venus d’ailleurs. Tous, nous laissons tant de choses en arrière. Les déjeuners du dimanche. Les accueillantes vérandas. Les infimes certitudes. Savoir quand planter des tomates, où acheter de la ficelle, comment affronter un décès. Ces lieux secrets et sûrs qui ont un sens pour nous : un chemin usé par nos pas au bord de la rivière, un bosquet de roses trémières auquel s’attachent le pollen et l’essaim d’abeilles." (Kathleen Dean Moore) 



Lu dans:
Kathleen Dean Moore. Petit traité de philosophie naturelle. Holdfast. Traduit de l’américain par Camille Fort-Cantoni, Gallmeister, Nature writing, 2006, 185 p. Extrait page 159

mercredi, mai 27, 2015

Saudade

"Savez-vous ce que nous avons fait pendant les huit jours où nous nous sommes trouvés ensemble? Il a parlé, et je l'ai écouté. Il m'a raconté son métier et la navigation à voiles, qui est pleine de mots superbes et de surprises fulgurantes. Il a commencé à m'apprendre la mer et le vent. Je ne connaissais que la mer des plages, celle qui donne toujours un peu l'impression d'entrer dans des draps sales.
De son voilier, j'ai découvert la mer profonde et son étreinte, la joie de s'y couler en allongeant loin les bras, loin les jambes, le gros dos dur qu'elle fait pour rejeter ceux qui la chevauchent mal, les gifles d'eau qu'elle vous assène. Je n'avais pas peur parce qu'il savait la mer et qu'il me l'expliquait."
            Françoise Giroud


Croisé hier une jeune maman qui courait, radieuse, pour le bus. Vue il y a deux mois à la consultation, elle n'était que plainte, lenteur et nostalgie d'un manque habité: pas d'emploi, pas d'amoureux, deux marmots hyperkinétiques qui la consumaient. Elle a perdu du poids en gagnant un travail honorable, les enfants ne la reconnaissent plus et s'en portent mieux. Sans doute aussi - mais je l'ignore encore - a-t-elle rencontré l'une ou l'autre personne qui lui ont appris la mer et le vent. 


Lu dans:
Françoise Giroud. Histoire d'une femme libre. Gallimard. 2013. Coll. Folio 5887. 265 pages. Extrait  page 125

mardi, mai 26, 2015

Souvenir de Françoise Giroud

"Le cataclysme de ces derniers jours a complètement bouleversé la physionomie du Chili. De nouvelles montagnes, trois volcans, des rivières ont fait leur apparition. Des lacs ont disparu. Des vallées ont été comblées tandis que d'autres se formaient. Des îles ont sombré dans la mer, d'autres ont émergé."
            Dépêche A.F.P. du 27 mai 1960


Le 11 mai 1960, Françoise Giroud détruite par une rupture imposée et la perte de son poste de directrice du magazine L'Express se suicide aux barbituriques. Tentative ratée qui la meurtrira au-delà de tout, et lui laissera un ressentiment tenace pour ceux qui l'ont repêchée in extremis "par l'extrême pointe des cheveux" en défonçant une paroi de son appartement. Ne trouvant d’autre échappatoire que l'écriture, elle rédige un long manuscrit - non destiné à publication - dont la première page s'ouvre sur une dépêche de l'AFP signalant un tsunami au Chili. Tout est écrit dès l'exergue, avec une économie de mots stupéfiante, le malheur comme la renaissance, cette modeste quête de "quelques pépites de bonheur" pour survivre dans un paysage totalement renouvelé par le désastre. 

Je referme songeur, au jour anniversaire précis du tsunami chilien, cette "Histoire d'une femme libre" éditée plus de 50 ans après sa rédaction. S'entrechoquent dans mon cerveau le drame personnel d'une légende de la condition féminine et d'autres destins plus anonymes et actuels, que rassemble étrangement la description ravagée d'un paysage de vie complètement bouleversé. Avec toutefois comme semence d'espérance "des vallées comblées tandis que d'autres se formaient. Des îles ont sombré dans la mer, d'autres ont émergé." La vie est une re-création permanente, et si - comme l'écrit Françoise Giroud avec une autodérision cruelle - "on ne peut être heureux tout le temps" l'échec d'une existence ne s'écrit jamais en lettres définitives. 


Lu dans:
Françoise Giroud. Histoire d'une femme libre. Gallimard. 2013. Coll. Folio 5887. 265 pages. Extrait p.21 Exergue.
Note. Le 22 mai 1960 le tremblement de terre de Valdivia, au Chili, d'une magnitude de 9,5 sur l'échelle de Richter encore jamais atteinte, entraîna un tsunami jusqu'au Japon et causa 3 000 morts.

lundi, mai 25, 2015

Résonance et simultanéité

"C’est ainsi qu’à la cloche fut donnée une âme."
        Paul Claudel. La cloche.

Un ami érudit et cartographe prolonge la rêverie d'hier sur l'angélus rebondissant de clocher en clocher, nous faisant regretter de ne pas avoir d'ailes. 

Responsable au Service des Monuments et Sites de la région, il a analysé l'exactitude de l'angle que faisaient les églises vis-à-vis de l'Est, de la cathédrale aux doyennés, églises paroissiales et jusqu'aux plus petites chapelles, observant à chacun de ces niveaux une dérive de quelques degrés. Cet état de chose n'est vrai que pour les édifices implantés avant 1500.  De façon très pragmatique, chaque sonneur de cloche savait en voyant le rayon lumineux dans son église quand il devait sonner ses cloches. L'axe de son édifice lui donnait le feu vert. La cathédrale en premier, les doyennés ensuite et ainsi de suite jusqu'aux plus petites chapelles en dernier lieu. Léger décalage évoquant bien la mise en résonance des petits clochers par rapport aux plus grands, loin de la simultanéité intégrale fournie par l'horloge atomique mondiale, vibration qui vous gagne et vous ébranle plutôt qu'information de l'heure qu'il est. La cohésion sociale se bâtit de détails signifiants. 

Connaissance perdue et maintenant retrouvée par la précision de nos cartographies numériques et la curiosité infinie de cet ami. 
 

dimanche, mai 24, 2015

Le lever d'une ville en paix


"Au loin des bruits familiers, des gens qui s'interpellent.
Quelqu'un chante. Des enfants crient.
Un mortier, empli de grain, résonne sourdement.
Et l'espoir peu à peu, comme l'aurore, monte à l'horizon de l'âme."
         Pierre Rabhi

Huit heures. Doux silence d'une ville encore assoupie ce matin de Pentecôte. Deux ramiers roucoulent, un chien aboie trois ou quatre fois sans conviction, une mobylette ramène les croissants chauds pour le petit-déjeuner et très au loin, un train. La collégiale proche égrène l'angélus séculaire, rebondissant au moment même de clocher en clocher de village en village; on se prend à rêver d'avoir des ailes pour voler. Tous  sons paisibles qu'on ne saurait appeler bruits, tant ils dessinent une partition heureuse, où l'improvisation du chien répond à la programmation des cloches. Les sons du silence d'une ville en paix.

Je vous souhaite une bonne fête de Pentecôte.
CV.

Lu dans:
Pierre Rabhi. Le gardien du feu. Albin Michel. 2003. 186 pages

samedi, mai 23, 2015

Le lever du merle


"La rose est sans pourquoi, mais elle n'est pas sans raison.
        Martin Heidegger

Il est cinq heures, l'aurore pointe. Un merle chante seul durant un quart d'heure, progressivement rejoint par l'ensemble des oiseaux de nos jardins. Je n'imagine guère qu'il pense réveiller la ville, ni même ses congénères: il chante au lever la simple "stupeur d'être", pour le plaisir de chanter, pour le plaisir d'exister, comme "la rose sans pourquoi / elle fleurit parce qu'elle fleurit / N'a souci d'elle-même / ne cherche pas si on la voit." (A. Silesius). Sans pourquoi, mais non sans raison : témoigner dans le jour levant que la vie est essentielle vaut toutes les questions philosophiques. 


Lu dans:
Martin Heidegger. Commentaire du distique d’Angélus Silesius. Der Satz vom Gründ. 1957. Le principe de raison. Trad. André Préau. Gallimard. 1982.
Angelus Silesius. Le Pélerin Chérubinique. Description sensible des quatre choses dernières.

vendredi, mai 22, 2015

L'oubli

"Ce qui est irritant quand on est connu, c'est le nombre de gens qui ne vous connaissent pas."
            André Gide  

Etre connu rassure, ne serait-ce que dans son bistro. "Krumme Piet", le héros du café 't Pompiertje, rue Brune à Anderlecht, marquait un court temps d'arrêt après avoir franchi la porte de son estaminet, suscitant rires et vivats comme une diva hollywoodienne. Un professeur émérite renommé narrait lors d'une conférence d'adieu la difficulté qu'il eut de passer des cours magistraux en grand auditoire à un enseignement par petits groupes, et à distance. On le saluait sur la passerelle, les étudiants se pressaient sur son passage, il était applaudi à la fin de chaque cycle. En trois-quatre années d'enseignement à distance, même la jeune secrétaire facultaire ne le reconnaissait plus: "c'est qui le grand monsieur à la chevelure grise qui vient tous les mardis?" La transmission des connaissances était intacte, sans la griserie. L'oubli est une petite mort.
 


Lu dans:
Françoise Giroud. Histoire d'une femme libre. Gallimard 2013. Folio 5887. 267 pages. Extrait page 106.

mercredi, mai 20, 2015

La grande oreille

« Anne, ma sœur Anne, n'entends-tu rien venir ? ».
        Charles Perrault.  Barbe bleue. Les Contes de ma mère l'Oye (1697)

Il s'écrit d'étranges choses. Qu’après des catastrophes naturelles du type tsunami, on ne trouve pas de cadavres d’animaux sur les plages ou dans les forêts. Que les sittelles à poitrine rousse écoutent les alertes des mésanges, véritables gardiennes de la forêt dont les messages sont répercutés par des dizaines d’espèces, des oiseaux bien sûr, mais aussi des mammifères comme les écureuils, tous à l'affût de ces cris d'alerte aigus comme une alarme incendie. Que lors du tsunami de décembre 2004, un silence assourdissant suivit cette stridence quelques instants avant la catastrophe. Plus un bruit d’oiseau. Une chose est sûre, les animaux peuvent compter les uns et les autres pour se protéger. Chaque animal émet une série de sons qui constituent au total une sorte de chahut dans lequel chacun perçoit les sons qui l’intéressent.

Une chose m'intrigue. Que celui qui est sensé le plus intelligent de tous, l'homme, soit la seule espèce à ne plus percevoir ces messages. Le développement de son cerveau se serait-il produit au détriment de son sens de l'écoute?


Lu dans:
Violaine Jadoul. Quand les oiseaux préviennent les écureuils du danger. Le Soir. Mercredi 20 mai 2015. Extrait p.9

mardi, mai 19, 2015

Ta Panta Rhei

" Ma rue est de celles que l'on finit par aimer sans compter. De cette affection tranquille que l'on porte aux êtres et aux choses qui n'ont plus rien à nous prouver. Un amour nourri par l'habitude, solidifié par une fréquentation quotidienne et dénué de toutes  péripéties . Ces rues sont restées, au fil des jours, les témoins constants de nos vies, des naissances et des morts, de l'amour et du chagrin , des Noëls et des anniversaires , de l'ennui et du drame, d'émotions insaisissables, de nostalgies fugitives, de toutes ces années écoulées sans même qu'on les ait vues filer... Oui elles sont devenues, d'une certaine façon , une partie de nous-mêmes ."
        Pascale Hugues.

Nos rues comme un fleuve. Façades, fenêtres et perspectives immuables, et pourtant avec Héraclite "tout passe, tout coule, car on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau". Les marronniers malades de la pollution ont été remplacés par des gingko biloba plus résistants, les voisins qu'on croyait éternels nous ont quittés, les enfants ont émigré vers d'autres régions, tous les Beulemans, Bossemans et Coppenolle ont laissé la place à une population rajeunie, colorée, bruyante qui a adopté sans peine ce médecin blanchi par les années qui soigne leurs maux avec un plaisir non-dissimulé. Mélange subtil "d'émotions insaisissables, de nostalgies fugitives, de toutes ces années écoulées sans même qu'on les ait vues filer."
 

 
Lu dans :
Pascale Hugues. La robe de Hannah Berlin 1904-1014. Édition Les arènes 

"La sauce fait manger le poisson."
          Proverbe français


lundi, mai 18, 2015

Une vie

"Et dans le calme de la nuit
        par deux tendrement s'en allaient les gens
        laissant derrière eux
        comme le doux souvenir d'un feu."
                Biefnot-Dannemark

Elle, sur le pas de la porte. Lui, un modeste cabas entre les jambes, assis à la place du passager dans mon auto en destination l'hôpital. Echange furtif d'un signe de la main. Toute une vie résumée.

Lu dans:
Biefnot-Dannemark. Au tour de l'amour. Le Castor Astral. 2014. 120 pages.Extrait p.29

dimanche, mai 17, 2015

Sagesse aborigène

«Les choses engendrent la peur, et plus vous aurez de choses, plus vous aurez peur»
         Sagesse aborigène

Souvenir d'un de mes deux grands-pères. A sa mort, on découvre qu'il s'est débarrassé des encombrants de son vivant, laissant une maison dont l'intérieur des armoires ne contient plus que l'essentiel: six couverts, trois jeux de six assiettes et autant de verres, quelques photos essentielles, les habits portés habituellement, de quoi écrire, la télévision, quelques documents administratifs de l'année, ses pièces d'identité. Son épouse était décédée quelques années auparavant, ce qui lui avait laissé du temps pour trier. Quarante ans plus tard je reste pensif: aurai-je ce recul par rapport à tout ce qu'on croit nécessaire pour vivre? 

Lu dans :
M. Morgan. Message des hommes vrais au monde mutant: Une initiation chez les aborigènes. J'ai lu. 2004.
Sabine Rabourdin. Replantons. Ethique et spiritualité. Weyrich. Collection Le printemps de l'éthique.  2015. 188 pages. Extrait p.83

samedi, mai 16, 2015

Sagesse du présent

"Vous qui cherchez le chemin
     je vous en prie
    ne perdez pas le moment."
         Sekito Kisen  石頭希遷 (VIIIe siècle)

Aimer le moment présent. Même la grammaire apprécie ce temps, qui fait qu'
"Aimer" fait au présent de l'indicatif "J’aime". L'usage en a vieilli, mais le mot présent signifie également un cadeau, un don ou une offrande. 
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur, qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.
— (Paul Verlaine, Œuvres complètes, tome 1, Romances sans paroles, 1874, p. 51)

vendredi, mai 15, 2015

Avec Temple Grandin

« Pourquoi l’autisme, les troubles maniaco-dépressif et la schizophrénie? Si les gènes qui suscitent ces états venaient à être éliminés, peut-être le paierons-nous chèrement, car il se peut que ce soient ces particularités génétiques-là qui nous rendent tous plus créatifs, ou fassent naître les génies. Le jour où la science supprimera ces gènes, les comptables règneront peut-être sur le monde. »
            Temple Grandin

Le handicap comme une chance de sortir du cadre de pensée dominant, et d'améliorer le monde? La vie de Temple Grandin en témoigne. Professeur à l'université du Colorado, docteur en sciences animales, elle a été diagnostiquée autiste à l'âge de 4 ans. Une sensibilité particulière dans la perception de la souffrance animale l'a amenée à faire progresser les conditions d'abattage du bétail, dont elle est devenue experte internationale. « J'ai des cauchemars depuis que j'ai visité l'usine de Spencer Foods en Iowa il y a quinze ans. Des employés portant des casques de football tiraient avec des lanières attachées au museau d'animaux à bout de souffle, maintenus par une chaîne entourant une de leurs pattes arrières. Chaque animal terrifié était forcé, avec une tige électrique, de pénétrer sur une plate-forme avec un plancher glissant à 45 degrés. Les animaux glissaient alors, puis tombaient et les employés les élevaient dans les airs par la patte attachée. Comme je fixais cette abomination, j'ai pensé : Ça ne devrait pas se produire dans une société civilisée. Si l'enfer existe, j'y suis. Je me suis promis d'inventer un système plus éthique pour les animaux». Grandin établit comme une évidence le lien entre sa propre maladie, perçu comme un enfermement intérieur, et ce qu'elle put lire dans le regard terrorisé et muet des bovins sur la chaîne d'abattage. Une proximité bouleversante dans la souffrance qui se révélera déterminante pour sa propre existence et ses choix professionnels.

Menant ainsi un double combat, - mais l'un aurait-il été possible sans l'autre? - elle est aussi connue par ses deux ouvrages autobiographiques où elle partage sa propre maladie. À travers son expérience personnelle, elle tente de faire découvrir l’autisme de l’intérieur, de donner quelques éléments de compréhension tant aux proches qu’aux professionnels qui les côtoient. 



Lu dans:
Olivier Sacks. Un anthropologue sur Mars. Seuil. Points Essais. 2003 480 pages.
Temple Grandin. Ma vie d'autiste, Odile Jacob, 1986. ISBN 2-7381-0265-4
Temple Grandin. Penser en images, Odile Jacob, 1997. ISBN 2-7381-0487-8
Temple Grandin. L’interprète des animaux, Odile Jacob, 2006. ISBN 2-7381-1824-0

jeudi, mai 14, 2015

Passer le solstice

"Après le 21 juin, déjà, les jours commencent à raccourcir. On s'en amuse, parce que bien sûr les meilleurs mois d'été sont encore à venir, les déambulations dans les rues chaudes, les repas aux terrasses, aux bougies dans les jardins. - Quand même, lance toujours quelqu'un, soulevant autour de lui une réprobation agacée, quand même, les soirées sont déjà moins longues ...
        Philippe Delerm

"À soixante ans on a franchi depuis longtemps le solstice d'été. Il y aura encore de jolis soirs, des amis, des enfances, des choses à espérer. Mais c'est ainsi: on est sûr d'avoir franchi le solstice. C'est peut-être un bon moment pour essayer de garder le meilleur: une goutte de nostalgie s'infiltre au cœur de chaque sensation pour la rendre plus durable et menacée. Alors rester léger dans les instants, avec les mots. Le solstice d'été est peut-être déjà l'été indien, et le doute envahit les saisons, les couleurs. Le temps n'est pas à jouer; il n'y a pas de temps à perdre. Avec les mots rester solaire. Je sais ce qu'on peut dire à ce sujet: l'essentiel est dans l'ombre, le mystère, le cheminement nocturne. Et puis comment être solaire quand l'humanité souffre partout, quand la douleur physique et morale, la violence, la guerre recouvrent tout ? Eh bien peut-être rester solaire à cause de tout cela. Constater, dénoncer sont des tâches essentielles. Mais dire qu'autre chose est possible, ici. Plus les jours passent et plus j'ai envie de guetter la lumière, à plus forte raison si elle s'amenuise. Rester du côté du soleil."
Vous l'aurez deviné, une de mes cousines fête aujourd'hui ses soixante ans ;)

Jeudi férié pour tous, pour les chrétiens célébration de l'Ascension, fête de la présence dans l'absence. Plus subtile que la résurrection de Pâques, dont le concept même peut heurter la raison, plus intimiste, la fête de l'Ascension nous suggère qu'aucun échec n'est absolu mais qu'autre chose est possible, ici. Comme un trottoir au soleil quand on dépasse soixante ans.




Lu dans:
Philippe Delerm. Le trottoir au soleil. Folio 5403. 2011 . 150 pages. Extrait pp 14-15 

mardi, mai 12, 2015

Billard en bande

 "Une boule de billard ne se déplace que si une autre vient la heurter."
        Jean-Michel Longneaux

Les mômes c'est beau quand ça dort. Et je te pousse, et je te pince, et je te touche, et ça crie, et ça se tape, et ça épuise. Une mère - lessivée par ses deux moutards - me demande si ses enfants sont normaux, à se disputer à longueur de journée. Revenant d'une causerie éthique, l'image des boules de billard encore en tête, je me risque à souffler qu'"ils ne se disputent pas mais interagissent". Je ne crois pas qu'elle m'ait compris. 




Lu dans:
Jean-Michel Longneaux. Ethique et spiritualité savoyardes. Ethique et spiritualité. Weyrich. Collection Le printemps de l'éthique.  2015. 188 pages. Extrait p.39 

« Nous serions les plus heureux hommes en ce siècle, où tant de livres sont proposés partout à la vente pour un prix réduit grâce à la nouvelle technique qu’on appelle chalcographie (imprimerie), si presque tous ne pullulaient de fautes innombrables. (…) Que l’étudiant se méfie des livres comme des serpents venimeux. Ils contiennent des discours oiseux ou des bêtises, barbaries, ces livres que nous voyons circuler en abondance pour la plus grande honte des érudits. »
            Joannes Murmellius (humaniste de Münster). 1505

lundi, mai 11, 2015

Sagesse de la tontine

"Des Européens ont voulu insérer le microcrédit en Afrique alors qu'existe déjà le système de tontine: «Tu demandes au village de l'argent pour un projet, ensuite tu fais une fête pour remercier tout le monde où tu grilles la moitié de l'argent!» C'est ainsi que la convivialité m'a été expliquée par une jeune Africaine. La convivialité est plus importante que l'argent, car elle soude la communauté. Les liens au sein du groupe sont plus importants que les bénéfices pour l'individu."

Un financier peut sourire. La question posée demeure néanmoins actuelle, et concerne plus qu'il n'y paraît nos sociétés occidentales. Comment éviter que l'économie n'échappe au social? Jusqu'où privilégier la cohésion du groupe et le partage des richesses engendrés par des mécanismes de solidarité plutôt que par une thésaurisation individuelle? La société traditionnelle, avec son devoir de générosité, est parvenue longtemps à nourrir tous ses membres en impliquant chacun pour le bien commun tout en empêchant les accumulations injustes de richesses. Chez les Indiens de la côte Pacifique de l'Amérique, si quelqu'un accumulait des biens, il les distribuait ou les détruisait de façon ostentatoire à travers la pratique rituelle du potlachi. C'est dépouillé de ses biens matériels qu'il était respecté. Intéressantes réflexions bien utiles au moment où se brassent les idées pour sauvegarder nos systèmes de sécurité sociale, nos pensions de retraite et tout ce qui alimente le financement des besoins fondamentaux d'une société. L'innovation se glane peut-être sous d'autres cieux et à d'autres époques.  



Lu dans:
Sabine Rabourdin. Replantons. Ethique et spiritualité. Weyrich. Collection Le printemps de l'éthique.  2015. 188 pages. Extrait p.81-82
G. Reichel-Dolmatoff. The Kogi Indians and the environment Impending disaster. The Ecologist, vol 13, n° l, janvier-février 1983.

vendredi, mai 08, 2015

Sagesse du Sakura, la floraison des cerisiers

"Mono no aware" - La splendeur de l'éphémère
        Sagesse du pays du soleil levant
 
L'exubérance de la floraison des cerisiers et - soudain - le tapis de pétales soyeuses sur lesquelles nous nous taisons pour marcher, comme si parler serait sacrilège. Au Japon ce jour de la défloraison porte un joli nom "Mono no aware" (la beauté de ce qui ne dure guère) et est un jour férié. Ou comment introduire la philosophie dans le quotidien.  
 


        

jeudi, mai 07, 2015

La fin de Goethe

« Mehr Licht ! Mehr Licht ! » (« Plus de lumière ! »). 
        Dernières paroles prêtées à Goethe sur son lit de mort, montrant la fenêtre

On ne sut jamais vraiment s'il désignait la fenêtre réclamant qu'on l'ouvre, ou s'il décrivait ce qu'il voyait arriver, les deux hypothèses sont belles.



        

mercredi, mai 06, 2015

Les craintes de Platon


"Cette connaissance (l'écriture) aura pour effet, chez ceux qui l'auront acquise, de rendre leurs âmes oublieuses, parce mettant en effet leur confiance dans l'écrit ils cesseront d'exercer leur mémoire ."
        Platon . Phèdre.

Qu'aurait dit Platon du rôle joué par Google et Internet comme espace de stockage planétaire de notre mémoire collective?


Lu dans:
François Fouss. A nous le Big data. La Libre Entreprise. samedi 28 février 2015. p.9

mardi, mai 05, 2015

Sagesse de l'écuelle


"Voyant un jour un petit garçon qui buvait dans sa main, il prit l'écuelle qu'il avait dans sa besace, et la jeta en disant : Je suis battu, cet enfant vit plus simplement que moi!"
        Diogène
 
Avec ou sans écuelle, notre époque boit les paroles de Diogène le cynique avec amusement. Elle paraît moins à l'écoute de ceux qui vivent comme lui à l'encoignure des portes au centre-ville, sur les trottoirs d'infortune. Leur dénuement est sans doute moins choisi, et puis, et puis. En fait ils nous font honte à nous, et la honte n'est guère amusante.



Lu dans:
Diogène Laërce, Vie, Doctrines & Sentences des philosophes illustres, Livre VI .

dimanche, mai 03, 2015

L'ombre dansante de Bucéphale


"Je prends le plus souvent
Le trottoir au soleil.
J'y pense en traversant la rue
pour quitter l'ombre
rejoindre de l'autre côté
        mon ombre
qui maintenant me suit."
    François de Cornière

Ombre étrange, qui ne doit son existence qu'à la lumière, qui épouvante Bucéphale, le cheval "ombrageux" qu'Alexandre parvint à dompter en le plaçant face au soleil, qui apaise le marcheur perdu dans la fournaise de l'été. Ombre des caveaux funéraires et ombre des oasis. Que ne fait-on, une vie durant, pour se placer en pleine lumière là où on demeure seul à ne se faire de l'ombre qu'à soi-même. 

.

Lu dans:
Philippe Delerm. Le trottoir au soleil. Folio 5403. 2011 . 150 pages. Exergue.

"Quelle drôle de machine que l'homme! Tu la remplis avec du pain, du vin, des poissons, des radis, et il en sort des soupirs, du rire et des rêves. Une usine! Ce que je mange, je le transforme en travail et en bonne humeur. "
    Nikos Kazantzakis

vendredi, mai 01, 2015

Le muguet du matin

"Au départ, le patient était T3N1M1, il est actuellement pT0N0L0V0Pn0Mx."
     Sagesse des protocoles médicaux

On dit du muguet qu'il porte bonheur. Mon muguet de ce jour est particulièrement capiteux et a pris la forme d'un protocole en dix mots me signifiant qu'un patient est guéri. Chaque caractère modifié de l'hiéroglyphe pT0N0L0V0Pn0Mx correspond à une étape du traitement, à une localisation du mal vaincue, à une zone du corps rendue à la santé: on devine sans peine la longueur du parcours qui mène parfois de l'annonce de la maladie à celle de la guérison. Les plus beaux textes sont souvent les plus courts, et parlent toutes les langues. Je n'aurais rencontré cette année que ce seul patient-là, la médecine vaut la peine d'être vécue.