dimanche, mars 23, 2008

"L'anonymat va bien aux cathédrales."
Sylvain Tesson


On pourrait intituler ce court extrait "comment l'homme découvrit qu'il EST un nom, notion portée au paroxysme de nos jours au point que l'oeuvre d'art est protégée par un copyrigh et que cela nourrit des empoignades juridiques sans fin. A qui appartient une oeuvre? A celui qui l'a concue (pensée), à celui qui l'a réalisée (construite), à celui qui l'a payée, à celui qui l'admire. Les Compagnons qui érigèrent les cathédrales n'ont-ils pas la vraie sagesse : à personne en particulier, mais à la Terre qu'ils embellissent. La cathédrale romane appartiendra désormais au paysage comme lui appartient la Roche de Solutré, la colline de Taizé ou la baie de Somme.

"Dissimulées sous des corniches ou dans l'obscurité d'un recoin, nous avons souvent débusqué, lors des grimpées sauvages, des décorations de pierre - frises, appliques, et même têtes ouvragées - invisibles du parvis. Elles n'avaient pas été destinées au regard des hommes mais sculptées par un compagnon par amour du geste, ou bien pour Dieu ou en offrande aux fées, ou bien encore pour l'un de ces démons qui cherchent à monnayer leur aide contre une âme. L'anonymat va bien aux cathédrales. Aucune signature de personnage célèbre n'est associée à leur édification. il n'y a que les pierres qui ont été déposées, pas les noms. Personne à honorer, pas de souvenir à célébrer. On serait incapable de citer dix artisans qui ont élevé Notre-Dame. Les bâtisseurs accomplissaient leur tâche puis s'en allaient construire ailleurs. Et voilà la raison pour laquelle sont orphelins les monstres de pierre des cités de verre.

Il y a d'abord l'empreinte des compagnons: leur signature est comme la griffe de l'ours, un signe de passage. Ils laissaient un nom symbolique, un chiffre magique ou un idéogramme destiné aux compagnons suivants: alphabet d'initiés. Un maçon dessinait un ciseau, un compas ou une équerre (héraldique artisane dont s'inspireront plus tard d'autres Maçons, plus affranchis). Puis la Révolution française. Chacun revendiquait une identité propre et donc un nom à soi: soudain, on s'aperçut qu'on n'appartenait plus seulement à une confrérie mais qu'on s'appartenait en propre. On grava donc son nom sur les moellons: Jean, Auguste, Pierre dans une tour d'abbaye normande sous les dates de 1795, 1801, 1850. Antoine, Jacques à Saint-Sulpice dans la tour sud. Étienne, 1842, à Saint-Eustache. Le compagnon por­teur du fardeau secret laissait place à l'ouvrier qui, lui, porte son nom. "


Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Editions des Equateurs. Pocket. 2005. 168 p. Extraits p.114 & 122

samedi, mars 22, 2008

Les deux carrés

"Les deux carrés nécessaires à la survie de l'Homme: un carré d'herbe pour reposer le corps et un carré de ciel pour reposer les yeux."
Sylvain Tesson.


Si ce n'est la neige et les grelons, le printemps est de retour avec ses envies de se vautrer dans le gazon, de tailler les arbres et de rêver en regardant le ciel dans l'attente du retour des oiseaux migrateurs. Plaisirs simples que rien ne surpasse.
Je vous souhaite une bonne fête de Pâques. Attention en vous couchant: n'écrasez pas les oeufs.
CV.

Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Editions des Equateurs. Pocket. 2005. 168 p. Extrait p. 53

Qu'ai-je pris ?


"Tout lecteur est un jeteur de filet. Il est normal que, son livre refermé, il puisse se demander « Qu'ai-je pris? »."
Pierre Hebey

Lequel ajoute, quelques pages plus loin que "l'étude est notre dernière jeunesse. Toute nouvelle connaissance transfuse un sang plus vif dans nos artères durcies."


Lu dans:
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. NRF. Gallimard. 1998. 222 p Extraits pp 44 & 80.

dimanche, mars 16, 2008

Rien de significatif

"Demander une bougie. Ouvrir son cahier en papier de riz (économie de poids) couvert d'une écriture très fine (économie d'espace) et de phrases très brèves (économie de style). Écrire longuement sous l'œil des hôtes silencieux (économie de mots) qui contemplent la fixation en temps réel sur la page blanche des événements et des émois du jour. Au sujet de l'économie de style, toujours se souvenir de la sobriété avec laquelle écrivaient les marchands de la soie, les marins portugais ou les explorateurs arabes quand ils rendaient compte de leurs tribulations à leurs princes. Cinq ou six mois de marche et de lutte dans les vallées les plus reculées du Cachemire étaient ainsi décrits par des Jésuites portugais: « De la vallée de l'Indus au N'gari tibétain à travers une région inconnue: rien de significatif à rapporter à Sa Majesté."
S. Tesson


Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Pocket. Editions des Equateurs. 2005. 168 p. Extraits p.67 & 68

samedi, mars 15, 2008

L'équation Espace Temps

"En réglant son compte à l'espace, le nomade freine la course des heures. Peu lui importe que passent les instants puisque, obstinément, il les remplit des kilomètres qu'il moissonne. Opération d'alchimiste: il change le sable du sablier en poudre d'escampette."
S. Tesson.


"Paradoxalement, c'est quand j'avance, devant moi, que tout s'arrête: le temps et l'obscure inquiétude de ne pas le maîtriser. Depuis que j'observe les éleveurs de yacks du Tibet, les cavaliers de Mongolie, les bergers afghans ou les sherpas du Khumbu, et depuis que - par périodes - je m'essaie à les imiter, j'en suis venu à la conclusion que le nomadisme est la meilleure réponse à l'échappée du temps. Mon but n'est pas de le rattraper mais de parvenir à lui être indifférent. Le temps n'est pas un cheval dont on peut enrayer l'emballement en lui tirant la bride, il est donc préférable de le laisser galoper et de se venger de sa course en bouffant soi-même le monde. Au tic-tac de l'horloge, le voyageur répond par le martèlement de sa semelle. Un kilomètre abattu, c'est dix minutes gagnées. La marche à pied oppose au rouleau du temps la mesure de l'espace. De cette lutte, le voyageur sort vainqueur. Qui aura arpenté le monde à l'aide de sa seule énergie explorera une autre dimension du temps: plus épaisse, plus dense. Le temps de l'Occident est un courant d'air qui passe par la fenêtre de nos vies. Il se mue sur le chemin en une pâte généreusement pétrie."


Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Pocket. Editions des Equateurs. 2005. 168 p. Extraits p.18 & 19

vendredi, mars 14, 2008

L'âge mûr

"L'âge mûr, c'est la période de la vie où l'on peut faire autant de choses qu'avant, mais qu'on préfère s'abstenir."
B. Ollivier.

Lu dans
La vie commence à 60 ans. Bernard Ollivier. Phébus. 2008. 200 p. extrait p.175

mercredi, mars 12, 2008

L'éducateur comme architecte

« C'est rien du tout de changer un toit de bâtisse, ou une fenêtre ou une porte, dit l'architecte, mais les fondements ne doivent pas bouger. C'est pourquoi je suis toujours présent quand on creuse la cave. Si elle est mal assise, la maison croulera."
C'est le plus beau cours que j'ai entendu sur l'éducation.
FÉLIX LECLERC

Lu dans :
Le calepin d'un flâneur. Félic Leclerc. Bibliothèque Québecquoise.1988. 218 p. Extrait p.184.

Donner et reprendre

"Il existe, dans de nombreuses langues, un mot qui désigne à la fois l'acte de donner et celui de prendre, la charité et l'avidité, la bienfaisance et la convoitise,- c'est le mot : amour. "
Alain Finkielkraut
Lu dans:
Alain Finkielkraut. La sagesse de l'amour. Folio Essais. 1984. 200 p. Extrait p.11

mardi, mars 11, 2008

Une vierge portant une couronne en or

"La sécurité y était telle (dans l'empire de Gengis Khan) qu'une vierge portant une couronne en or pouvait traverser l'Asie sans craindre de perdre sa vertu ou sa fortune."
B. Ollivier

La réalité est complexe. Le nom de Gengis Khan a été associé dès ma plus tendre enfance au terme "sanguinaire", et je lis ce soir qu'il régnait sur l'empire (cliquer ici) le plus vaste et le plus pacifié de notre histoire.

Lu dans
La vie commence à 60 ans. Bernard Ollivier. Phébus. 2008. 200 p. extrait p.72

dimanche, mars 09, 2008

L'ombre qui éclaire

"Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l'Ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l'Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l'Eau qui coule,
Ils sont dans l'Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts."
Birago Diop

Un beau texte intemporel, issu de la tradition orale de son pays, le Sénégal.

Lu dans
Birago Diop. Les contes d'Amadou Koumba. Editions Présence Africaine, Dakar, 1961, pp. 173-175.

Sagesse de Michaux

"Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage."
H. Michaux
Lu dans :
Tranche de savoir, Henri Michaux, Paris, Editions Les pas perdus, 1950

Sagesse de Michaux

"Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage."
H. Michaux
Lu dans :
Tranche de savoir, Henri Michaux, Paris, Editions Les pas perdus, 1950

samedi, mars 08, 2008

On ne sait ce que la vie nous donne

"Beaucoup de mes amis sont venus des nuages
Avec soleil et pluie comme simples bagages
Ils ont fait la saison des amitiés sincères
La plus belle saison des quatre de la terre

Ils ont cette douceur des plus beaux paysages
Et la fidélité des oiseaux de passage
Dans leurs cœurs est gravée une infinie tendresse
Mais parfois dans leurs yeux se glisse la tristesse
Alors, ils viennent se chauffer chez moi
Et toi aussi tu viendras

Tu pourras repartir au fin fond des nuages
Et de nouveau sourire à bien d'autres visages
Donner autour de toi un peu de ta tendresse
Lorsqu'un autre voudra te cacher sa tristesse

Comme l'on ne sait pas ce que la vie nous donne
Il se peut qu'à mon tour je ne sois plus personne
S'il me reste un ami qui vraiment me comprenne
J'oublierai à la fois mes larmes et mes peines
Alors, peut-être je viendrai chez toi
Chauffer mon cœur à ton bois."

Françoise Hardy. L'amitié.

L'ami Coluche aurait aimé le final de la soirée des Enfoirés ce vendredi. Un court moment, revient le souvenir en noir en blanc de ce soir de Toussaint 62 sur l'unique chaine française de l'époque. Une grande fille mélancolique chante pour la première fois en s'accompagnant d'une guitare une balade envoûtante et nostalgique. Nous étions "Tous ces garçons et ces filles" et la Françoise devint notre grande soeur à tous en moins de cinq minutes. De nombreux téléspectateurs attendaient le résultat du référendum sur l'élection du président de la République au suffrage universel. La légende veut que Françoise Hardy soit partie ensuite en vacances loin de la France et qu'à son retour sa chanson triste s'était vendue 500.000 fois. Les ados que nous étions la fredonnaient en boucle les soirs de spleen et cela faisait un bien fou. Tendresse rimait avec tristesse, et quand nous l'entendions énoncer "comme l'on ne sait pas ce que la vie nous donne, il se peut qu'à mon tour je ne sois plus personne" elle nous donnait à rêver à "ces amis fidèles chez qui nous irions réchauffer notre coeur à leur bois".

Ce soir, Françoise n'était même pas sur la scène, remplacée par une cinquantaine de personnalités du show bizz, le spectacle était châtoyant, les bons sentiments demeurent une valeur sûre et ma femme était heureuse de la seule soirée télévisée qu'année après année elle s'offre de bout en bout. Que souhaiter de plus?

Vu dans :
Les secrets des enfoirés. Final. TF1. vendredi 7 mars 2008.
Françoise Hardy. L'amitié. Françoise Hardy. L'amitié. Texte: Jean-Max Rivière. Musique: Gérard Bourgeois. 1965

lundi, mars 03, 2008

Le grand âge n'est plus ce qu'il était

"Le vieil âge toujours. La tentation de rappeler le grand rôle qu'on a pu jouer en de petites affaires.
Encore lui. Lorsqu'on mord dans une pomme avec la terreur d'y laisser une dent (ce n'est pas qu'une image). "
Pierre Hebey.


Lu dans:
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. Gallimard. Collection NRF. 1998. 222 p. extrait p.76

dimanche, mars 02, 2008

Le goût de l'inactuel

"Regardant le soleil se lever, trônant devant sa table de fer laqué où fumait une cafetière, ouvrant le premier petit pain sorti de chez le boulanger espagnol voisin, enfonçant son couteau à bout rond dans une petite motte de beurre perlée d'eau, et contemplant du haut de notre colline la ville d'Alger que le soleil dans une heure écrasera, mon grand-père, dans cette merveilleuse solitude qu'assure le dernier moment de fraîcheur dispensé par la nuit, me disait lorsqu'il m'arrivait, à moitié endormi, de le rejoindre:
- C'est ainsi que la vie toujours devrait être. Il ne faut pas lui demander plus.
Sa présence m'accompagne chaque été et m'aide à retrouver de vieilles ivresses intransmissibles devant les arbres virgiliens, les produits de la terre et ceux de l'élevage. Je souhaiterais éprouver sa joie complète, en savourant un verre de lait qu'on a laissé cailler dans le garde-manger grillagé, en regardant une grappe de muscat blanc, jaune sombre, aux grains détachés qu'il présentait au soleil. Parfois, j'y parviens presque."

P. Hebey.

J'avais lu ce texte il y a quelques années. Plus qu'une référence à mon propre grand-père, il évoquait pour moi un grand-père éternel, transcendant les cultures et les expériences individuelles. Maintenant que je le suis devenu, j'espère pouvoir transmettre des messages aussi simples et aussi sereins.

Lu dans:
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. Gallimard. Collection NRF. 1998. 222 p. extrait p.44

Sagesse d'Etty Hillesum

« Et puisque, désormais libre, je ne veux plus rien posséder, désormais tout m'appartient et ma richesse intérieure est immense. »
Etty Hillesum
Phrase lourde de sens, qui clôt le récit d’une vie brutalement interrompue à Auschwitz le 30 novembre 1943. Figure devenue emblématique comme le fut Anne Frank, juive hollandaise comme elle, Etty Hillesum, (1914-1943) aura vécu l’espace de deux guerres mondiales. Emprisonnée à plusieurs reprises, eElle tient son journal intime (1941-1942) et écrit des lettres (1942-1943) depuis le camp de transit de Westerbork. Grande figure de la spiritualité contemporaine, cette jeune femme âgée de 27 ans en 1941, au début de son Journal, vivait à Amsterdam, où elle a obtenu une maîtrise de droit en 1939. Elle commença alors des études de russe, que la guerre et l'occupation vont bientôt interrompre. Elle relate la spirale inexorable des restrictions des droits et des persécutions qui amènent en masse les juifs néerlandais vers les camps de transit, puis vers la mort en déportation. Comme le résume sa biographe Sylvie Germain, sa vie ne fut que dilemme: comment échapper à la double tentation de la désespérance et de la haine vengeresse ?

« Bon, on veut notre extermination complète... et en même temps, j'ai une certitude: je trouve la vie belle, digne d'être vécue, et pleine de sens... La vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules des pieds meurtriS, le jasmin derrière la maison, les persécutions, les atrocités sans nombre, tout, tout est en moi et forme un ensemble puissant, je l'accepte comme une totalité indivisible et je commence à comprendre de mieux en mieux pour mon propre usage, sans pouvoir encore l'expliquer à d'autres la logique de cette totalité. Je voudrais vivre longtemps pour être un jour en mesure de l'expliquer, mais si cela ne m'est pas donné, eh bien, un autre le fera à ma place, un autre reprendra le fil de ma vie là où il sera rompu. »

«L'absence de haine n'implique pas nécessairement l'absence d'une élémentaire indignation morale. Je sais que ceux qui haïssent ont pour cela de bonnes raisons. Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours la voie la plus facile, la plus rebattue? Au camp, j'ai senti de tout mon être que le moindre atome de haine ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore»

Lu dans :
  1. Etty Hillesum. Une vie bouleversée. Editions du Seuil 1985 et 1988, p. 166
  2. Sylvie Germain. Etty Hillesum. Editions Pygmalion Gérard Watelet, 1999. Collection Chemins d’éternité. p.82
  3. La quête du sens. Une vie menacée, une vie créative. Marie de Hennezeel. Editions Albin Michel. Espaces Libres. 2004. p.130