05 décembre 2020

L'écran qui rapproche

 

"Fenêtre,
toi qui sépares et qui attires,
changeante comme la mer,
glace, soudain, où notre figure se mire
mêlée à ce qu’on voit à travers. "
            Rainer Maria Rilke



Le coronavirus a orné mon bureau d'un vaste écran en plexiglass, qui nous protège les uns des autres et modifie ma perception. Le reflet de la lumière du jour dans mon dos projette mon propre visage en surimpression de celui des patients qui me font face. Au début, je tentai en vain de supprimer ce qui m'apparaissait comme une altération de la réalité. Jusqu'à je m'aperçoive que ce reflet dans le miroir correspondait exactement à ce que les patients pouvaient observer de moi, un regard attentif ou distrait, pianotant le clavier de l'ordinateur ou scrutant leur souffrance, visage souriant ou inquiet selon mon état de fatigue, l'avancement de la consultation ou la simple sympathie éprouvée différemment pour l'un ou l'autre. L'écran qui sépare peut ainsi paradoxalement se révéler un outil de réalité augmentée, stimulant mon attention plutôt que de la laisser gambader en toute fantaisie.
 
 

Lu dans:
J.-B. Pontalis. Fenêtres. Gallimard. 2000. Folio. 3642. 174 pages. Extrait: Exergue p.11 

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