30 novembre 2018

Sagesse du cordonnier


"Je travaille durement
Soyez gentil
N'apportez avec vous
Ni pessimisme
Ni envie
Ni rumeur
Ni méfiance
Ni mauvaise volonté
Ni désarroi
Ni jalousie
Ni abattement
Ni mécontentement
De grâce, ne vous laissez pas aller."
            Lu dans l'échoppe d'un cordonnier (cité par Pierre Hebey)

Dans l'échoppe d'un cordonnier, Calle di-Parrochia di San Zaccaria. Une affichette toute en longueur, en majuscules grasses d'imprimerie, fait comme un écho à cet autre cordonnier de mon quartier qui signalait en vitrine "qu'il n'y a que deux manières de travailler, VITE ou BIEN, moi j'ai choisi."  Le métier est en passe de disparaître, ce modeste cordonnier "sans rien d'particulier / dans un village dont le nom m'a échappé / qui faisait des souliers si jolis, si légers / que nos vies semblaient un peu moins lourdes à  porter" (Goldman) mais leurs écriteaux crayonnés me restent en mémoire comme un mode d'emploi de l'existence. 
On se racontait jadis cette histoire de corps de garde où tout était faux sauf la morale qu'elle véhiculait. Ce soldat qui retrouve sa rue, quittée précipitamment dix ans plus tôt pour déclaration de guerre, ému devant la maison de son enfance, la boulangerie, la boutique du cordonnier où il avait déposé la veille de sa fuite une paire de chaussures . Il y pénètre, hume aussitôt l'odeur de jadis mêlant cuir mouillé, colle, sueur. Il sort le coupon jauni par dix ans d'absence, avec un chiffre et ses initiales. Miracle, le cordonnier retrouve la paire sans peine et dit: "j'ai eu beaucoup de travail ces temps-ci et n'ai pu les terminer, pouvez-vous repasser demain?"  N'est-ce pas délicieux?
 
     
Lu dans:
Pierre Hebey. Les passions modérées. NRF. Gallimard. 1995. 472 pages. Extrait. pp.401, 402
Jean Jacques Goldman. Il changeait la vie.


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