11 novembre 2017

La mémoire amère

"Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Ce n’est pas tout. La brûlante leçon est plus complète encore: les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins. Paradoxe: tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus."
                         Paul Valéry. La Crise de l'Esprit.

La démobilisation n'est pas un vain mot: l'armistice est la fin des combats mais n'est pas la paix, c'est plutôt la fin d'un monde et des valeurs qui le structuraient. À l’échelle des soldats démobilisables, comme l'écrivent Cabanes et Piketty, cette période s’apparente en outre à un véritable basculement identitaire. Il leur faut se dépouiller de leurs identités combattantes, faire le deuil des morts et de la compagnie des survivants et reprendre leur place dans la vie civile. Transition, qui passe aussi par une "déprise de la violence" après des années de folie meurtrière, entreprise qui prend du temps et dont la réussite n'est pas assurée. Les séquelles de 14-18 se lisent sur les visages des gueules cassées et les membres meurtris des invalides, mais aussi dans la vie quotidienne des survivants: le nombre de divorces triple entre 1915 et 1920, passant de 561 à 1 235 pour 10 000 mariages. On peut commémorer la fin d'un conflit armé, on ne saurait la célébrer. Il n'y a pas de héros de guerre, il n'y a que des victimes.

 
Lu dans:
Paul Valéry. La Crise de l’Esprit. Gallimard NRF 1919.
Ariane Nicolas (France Télévisions). Pourquoi l'armistice du 11 novembre 1918 n'a pas mis fin à la guerre. 11/11/2013.
Bruno Cabanes. La victoire endeuillée : La sortie de guerre des soldats français (1918-1920). Seuil. 2004. 576 pages. Bruno Cabanes et Guillaume Piketty sont aussi auteurs d'un article sur les sorties de guerre au XXe siècle, publié sur le site du Centre d'histoire de Sciences Po.

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