jeudi, mai 26, 2016

Effluves

Tu vas mourir
    que d’autres te disent ce qu’ils veulent     je ne peux mentir,
    tu ne peux pas y échapper
    doucement je pose ma main droite sur toi     tu la sens à peine 
    je penche la tête tout près et la cache à moitié
    je suis assis tout contre         silencieux,
Le soleil perce en directions imprévues
    de fortes pensées t'emplissent         et la confiance
    tu souris
    tu oublies que tu es malade     comme j'oublie que tu es malade 
    tu ne vois pas les médicaments     tu ne remarques pas les amis qui pleurent
    je suis avec toi. "
            Walt Whitman

Il y a dix minutes à peine, je constatais le décès d'une très ancienne patiente. Elle avait 96 ans, je la connaissais depuis 63 ans, son jardin jouxtant celui de mon enfance. Une fois par an, en famille, ils soutiraient un Porto du Douro dont les vapeurs parfumées nous grisait, et c'était fête. Ne retiendrais-je que cette image, cela valait la peine de vivre. Il y a six semaines, je lui annonçai le décès de son fils unique, juste mon âge, était-ce une bonne idée que de le lui dire? Elle n'eut que quelques mots: laisse-moi seule maintenant, que je pleure à l'aise. Une fois encore, je fus le messager du malheur, rôle que je connais maintenant à merveille. Elle est morte doucement, sans qu'on sache de quoi. Compléter le certificat de décès, et ses causes, m'a renvoyé à toutes les incertitudes d'une pratique déjà longue: on meurt de quoi quand on est en fin de vie, et que rien ne vous rattache plus à rien. Il était minuit, et je garde un souvenir ému de la manière dont le portier de la maison de repos du CPAS d'Anderlecht, et les infirmières de nuit, m'ont accueilli. Tout était illuminé, alors qu'à cette heure habituellement c'est le Bronx, hommage discret rendu à une très vieille pensionnaire qui partait par la grande porte. 


Lu dans:
Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998
Walt Whitman. À un qui va bientôt mourir. Les cent plus beaux poèmes du monde, par Alain Bosquet. Le Cherche-Midi. 1979.

1 Comments:

Anonymous Anonyme said...

Magnifique hommage ! Tout en respect et en délicatesse ! C'est un régal que de vous lire tous les matins.
Maryse

26.5.16  

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