mardi, mars 08, 2016

Ces objets qui nous dessinent


"J'ai couru nu-pieds tant de chemins     de chemins
j'ai couru     je les prends dans ma main
je les chauffe     ils sont encore froids
je les chauffe en les gardant sur moi
O miracle         les petits souliers
ô miracle         sont juste à mon pied . "
        Guy Béart. Dans la neige.

Et si les objets avec lesquels se tisse une relation privilégiée devenaient une part de nous-mêmes et prenaient vie? Un soir, rentré tard, j'aperçois au pied de l'escalier une paire de minuscules bottillons qui aussitôt me font dire: chouette, Aurore est là. Petites chaussures d'enfant dont les plis du cuir épouseront exactement le pied le matin au lever, lui procurant cet indispensable sentiment de sécurité de retrouver un objet pour elle unique au monde, moulé comme une caresse. Il en est d'autres, du matelas creusé par les longues lectures au fauteuil du père disparu dont l'empreinte est comme un refuge, de la pipe de bruyère qui fut de toutes les confidences à la lampe de bureau qui fut de toutes les veilles. Comme le soulignent joliment Biefnot-Dannemark dans leur superbe Kyrielle Blues "tu sais, Nina, dans cette kyrielle d'objets, quelques-uns seulement ont une vague valeur matérielle; la plupart n'ont que celle du souvenir, qui est si subjective..." Et d'énumérer avec tendresse le testament d'un père resté mystérieux qui lègue à sa fille bout à bout, "la volière, la cage de Kiki, le hamac en toile rayée qu'on tendait entre deux arbres du jardin, un ensemble à cocktail en verre de Biot, la carafe et les six flûtes qui ont miraculeusement traversé le temps. Une crêpière électrique (bien utile lors des goûters d'anniversaire), un pick-up Radiola, des billets d'entrée dans des musées, des petits cailloux définitivement anonymes, la carapace vert émeraude d'un scarabée. Ce sont les traces de moments privilégiés. Cette période où nous ne nous quittions pas. J'aurais tant aimé qu'elle dure davantage."

Kyrielle d'objets et de souvenirs. Un bien beau mot, Kyrielle, dont il a été écrit "que c'était le prénom d'une elfe très jolie qui vivait au fond du jardin dans le creux d'un très vieil arbre, et dont il était amoureux". Comment échapper en effet à son inévitable séduction quand cette somme d'objets mineurs tisse le fil même de nos existences, permettant à ceux qui ne nous ont que peu connus de découvrir des qualités insoupçonnées, des secrets inavoués, des rencontres lumineuses. C'est le thème du dernier ouvrage de Véronique Biefnot et de Francis Dannemark dont le travail de re-création permanente force l'admiration, dédaignant superbement les canons de la réussite littéraire préformatée pour s'aventurer dans l'édition d'ouvrages ciselés proposant une double voire une triple lecture: un texte d'une écriture limpide, illustré par de superbes dessins qui font chanter les pages et - omniprésente - la musique qui égrène tour-à-tour les notes de Bill Evans, de Charlie Parker, de Nat King Cole, ambiances jazzy, bandes sonores de films ou sons du carillon de Hazebrouck. Un roman de va-et-vient permanent et précurseur entre écriture, peinture et sonorités musicales qui réinvente une littérature étonnamment en phase avec notre époque où ne survivent que les voies métisses et le multimédia. Une littérature à l'image de ses auteurs qui prennent plaisir à brouiller les cartes jusque dans leur double patronyme - je ne sais pas où tu commences, tu ne sais pas où je finis - délicieusement non-conventionnels.



Lu dans :
Biefnot-Dannemark. Kyrielle Blues. Escales des lettres. Le Castor astral. 2016. 284 pages. Extraits pp. 61,62, 75

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