dimanche, juin 29, 2008

Un peu de craie dans l'encrier

photo C. Bolly




"La grande supériorité de l'examinateur est de se trouver du bon côté de la table."

Edouard Herriot



Juris, délibés, proclamations se succèdent. Faute d'avoir encore des enfants aux études, on se réjouit ou on se désole des résultats des neveux, des enfants d'amis et de ces étudiants croisés durant une année sur les bancs de la faculté. Journées de sentiments mêlés qui ne sauraient tout-à-fait me rendre heureux. Tant de succès bâtis sur tant d'échecs me laissent chaque année pensif, à l'écoute du sinistre décompte: combien de mauvais élèves faut-il pour en faire un bon? Un médiocre matheux d'un collège élitiste aurait-il pu faire un brillant littéraire d'une école à discrimination positive? Les critères de réussite demeurent un grand mystère pour l'enseignant qui rentre chez lui le 30 juin. Les lauriers demeurent taillés sur mesure pour d'aucuns qui les ceignent sans grand effort, inaccessibles à jamais pour d'autres qui s'interrogeront toute leur vie sur la réponse à la question (*) "La perception peut-elle s'éduquer ?", "Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ?", "L'art transforme-t-il notre conscience du réel ?", "Y a-t-il d'autres moyens que la démonstration pour établir une vérité ?" ou encore "Peut-on désirer sans souffrir ?".

Que retiendront-ils dès demain de leurs longues heures de classe et de veille studieuse? Me revient le conte philosophique de Jorge Luis Borges, "Funes el memorioso" (Funes le mémorieux). Funes est un homme jeune qui, tombé de cheval sur sa tête, se retrouve victime d'une étrange infirmité: sa mémoire devient hyperdéveloppée ; il est privé de toute faculté d'oubli; il retient tout; son esprit est transformé en une sorte d'énorme gadoue, un monstrueux déversoir encombré de fragments disparates, d'instants déconnectés; c'est un gigantesque amoncellement d'images sans contexte; nul détail n'en peut être évacué, si insignifiant soit-il. "Ma mémoire est comme un tas d'ordures" lâchera-t-il avant de mourir d'une congestion cérébrale. Malédiction qui exclut toute possibilité de réflexion. Car la pensée requiert un espace où l'on peut oublier, choisir, effacer, isoler, éliminer, mettre en valeur. Qui ne peut rien rejeter du grenier de la mémoire, ne peut ni abstraire ni généraliser. Sans abstraction ni généralisation, il ne peut y avoir de pensée. Si Montaigne déjà avertissait qu'« une tête bien fait vaut mieux qu’une tête bien pleine», que dire de la congestion actuelle des hémisphères, submergés par une explosion de connaissances que plus rien ne vient filtrer. Ne survivent que ceux qui parviennent à oublier suffisamment vite pour pouvoir remplir avec du neuf; ou parviennent à trier l'essentiel de l'accessoire, ce qui n'est guère donné à tout le monde. Malheur aux "bons élèves" de jadis, avides de tout savoir et de tout retenir, menacés aujourd'hui d'asphyxie lente alors qu'ils auraient jusque peu été honorés comme des puits de science.

On fermera donc, une fois de plus, les portes de cette année scolaire avec modestie, sans fanfare ni effet d'annonce. Les professeurs aussi font des erreurs, aux conséquences plus ou moins lourdes, bien ou mal assumées, parfois méconnues, parfois farouchement niées. La paresse, la désinvolture, la confusion des valeurs ne se trouvent pas d'un seul côté du bureau, même si les suites n'en sont pas les mêmes. Tel se voyait pilote et se retrouve avec un bonnet d'âne, tel se façonnait un habit d'Harlequin et finira dans une obscure fonction répétitive. Une chose console pourtant, à la lecture de la presse matinale. Une récente étude d'Accor Services révèle que la Belgique possède le plus haut taux de satisfaction professionnelle d'Europe: 81% des sondés sont heureux dans leur profession , laissant le 2ème (l'Allemagne) à 65%. Il doit exister chez nous de fort heureux jardiniers et des pilotes mélancoliques. L'histoire d'Yves Saint Laurent nous a définitivement vaccinés contre le mythe du succès qui rend heureux, et c'est très bien ainsi. Difficile à faire comprendre pourtant un 30 juin à l'étudiante qui n'a plus que ses larmes pour s'enfuir.

Dehors soudain la rue s'anime de cris joyeux et de voitures claxonnant en tous sens. L'Espagne doit avoir gagné sa finale. Les Allemands, deuxièmes dans l'enquête Accor le seront donc aussi à l'Euro. La rue savoure: les petits que nous sommes adoreront toujours de voir les grands se prendre les pieds dans le tapis.

Entre café et Journal aussi prend des vacances. Peut-être un peu plus longues que d'habitude car m'habite le vieux projet d'éditer un jour ces réflexions éparses, permettant aux lecteurs traditionnels de les redécouvrir en les confrontant à leur propre passé. Ce sera mon devoir de vacances en septembre. Travail de bénédictin pour collecter ces dizaines de bouts de textes écrits quotidiennement depuis octobre 1999, et qui surprennent parfois aujourd'hui. Le vendredi 31 décembre 1999 par exemple, à 23 heures 30, en guise de voeux, je ne se me souviens plus de ce qui me fit recopier les lignes suivantes, curieusement prémonitoires:

"Je sens tourner dans ma tête

Des images qui m'inquiètent

Je vois la terre se noyer

Sous des montagnes de déchets

Et la planète trop alourdie

Par les humains trop reproduits

Casser les rayons du soleil

Qui la retiennent dans le ciel

Elle tombera dans l'univers

Comme un fruit bien trop mûr, la terre"

Claude-Michel Schönberg, A.Boublil

La météo n'annonçait pourtant aucun avion maléfique dans le ciel, la nuit était claire comme le jour de feux d'artifice, seule régnait la crainte du bug de l'an 2000. Que tout cela paraît à la fois étrange, lointain et même dérisoire. Serbes et Bosniaques se déchiraient, mais c'était loin (?) : 1500 kilomètres de Bruxelles, ils ne parlaient pas notre langue, et les troupes de l'ONU protégeaient les civils assiégés. Deux tours se sont effondrées, Milosévic est mort en prison, Obama attend l'investiture de son parti pour briguer la présidence, le litre d'essence est au même prix que celui du vin rouge, on a vendu dans notre pays autant de voitures cette année-ci qu'en 1999.

Un peu de silence fera du bien.

Je vous souhaite de bonnes vacances. CV.

Lu dans



  • Questions du Bac de philo 2008


  • Les Belges satisfaits. La Libre Entreprise. 28 juin 2008. p.5

jeudi, juin 26, 2008

Du vent, du frais

"Ce petit vent, là. Qui décolle la chemise, qui relève la jupe, qui rend folles les mèches, qui désensable, décloisonne ombre et astre, qui éparpille l'odeur des feuilles, le goût de la pluie, la soif des sens. C'est lui qui ravale la ville. Qui embrase la campagne. Qui dore les bois. Qui rend beaux les gens. C'est lui qui fait que c'est enfin l'été. Que quelque chose recommence. Qui fait y croire, encore ou à nouveau. Qui fait qu'on remet la musique, très fort, pour qu'elle enveloppe, qu'elle emmène. C'est lui qui délivre. Qui porte au plaisir. A faire gicler la vie. Comme la cerise sous la dent.
T. Fiorilli .



Lu dans
Le Soir. Le billet . Du vent, du frais. Thierry Fiorilli. 26.6.2008. p.1.

Les imperfections trompeuses

"Le caoutchouc serait un matériau remarquable, n'était-ce que son élasticité le rend impropre à beaucoup d'usages."
Alphonse Allais

Lu dans :Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 2008. 212 p. Extrait p.124

lundi, juin 23, 2008

La sagesse

"Ne sois pas plus sage que nécessaire, tu deviendrais stupide."
L 'ECCLESlASTE.


Lu dans :
La science et la vie. Claude Allègre. Librairie Arthème Fayard, 2008. 335p. Extrait p.7

Journal du dernier Nikon de campagne


Journal du dernier Nikon de campagne









Tout au fond du tiroir, je découvre le boîtier de mon vieil appareil photo Nikon, un Nikkormat acheté en 1973 pour mon internat au Gabon. (..) Je le prends. Il fonctionne toujours parfaitement, le mouvement résiduel de l'aiguille réagissant à la lumière me confirme l'extraordinaire longévité des piles et la faible consommation de la cellule photosensible. Pourquoi l'ai-je donc abandonné au fond de mon tiroir? Le manque de temps, l'érosion des passions, le changement d'habitudes ne suffisent pas à expliquer l'ingratitude des hommes envers leurs objets familiers. Deux facteurs me paraissent bien plus importants: la pression publicitaire et l'attrait des nouvelles technologies. Je suis parfois attiré par certains progrès techniques, cependant je me croyais à l'abri de la publicité. Voilà, sous mes yeux, la preuve du contraire. Je n'avais aucune raison d'abandonner cet appareil parfait. Tous les autres, achetés depuis, ont eu une durée de vie très courte et n'ont jamais fait de meilleures photos. Tous ont subi des pannes de batterie en raison de leurs nombreux moteurs, voyants et écrans inutiles. Tous présentaient un progrès de façade plus apte à attirer les voleurs que les photons. Pour faire des photos dans toutes conditions et à tous instants, je n'ai jamais possédé plus efficace que ce vieux Nikkormat. Ce sont probablement l'inefficacité et la complexité des nouveaux appareils qui m'ont conduit à abandonner progressivement la photographie pour laquelle j'avais un goût certain.

Voilà que ce vieux Nikkormat se met à m'interpeller, presque à m'inquiéter. Je ne suis donc pas différent de certains de mes patients qui, dans les années quatre-vingts, ont commencé à consulter régulièrement les spécialistes libéraux dont cette époque a vu le foisonnement. Ces confrères, dont la compétence technique n'est pas mise en cause, ont installé leurs machines à diagnostiquer, pleines de clignotants et de chromes, jusque dans nos campagnes. Les patients se mirent peut-être à laisser traîner mes ordonnances au fond de leur tiroir. C'est probablement pendant ces années-là que j'ai, moi aussi, délaissé mon appareil photo pourtant irréprochable. Avant cet abandon, j'étais généraliste rural. C'était merveilleux, j'avais parfois l'impression de pouvoir tout faire, c'était un peu grisant aussi, et possiblement dangereux, car on me donnait toujours carte blanche. (..) Je ne suis pas vraiment fier de cette médecine-là, ringarde et contestable, je l'aimais, c'est tout. Cette médecine globale avait l'empreinte du bon sens. Nous arrivions à résoudre, tant bien que mal, plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent des problèmes quotidiens. Depuis les accouchements jusqu'à la ponction lombaire en passant par la traumatologie, les plâtres, la chirurgie dermatologique, les stérilets et infiltrations diverses, sans oublier, bien évidemment, la routine psychiatrique, sociale ou somatique. Les jours de liesse, le généraliste se sentait «poly-spécialiste ». Les jours sombres, il se sentait incompétent dans toutes les disciplines. Il se consolait alors en pensant que la «poly-incompétence» est parfois précieuse, car elle ose tout.

Lorsque les machines des spécialistes sont arrivées avec leurs servomécanismes, mon vieux Nikkormat est allé se réfugier au fond de ce tiroir, et moi, comme les autres généralistes, je me suis progressivement désengagé, devenant moins audacieux, plus contestable, plus fragile. Ce désengagement progressif des généralistes a contribué à la perte réelle de beaucoup de leurs pratiques, donc de leurs compétences. Les premières incompréhensions sont alors apparues entre deux mondes médicaux en rivalité. (..) Un fabuleux marché médical était pressenti qui interdisait désormais l'exercice en solitaire et disqualifiait l'artisan médical.
(..)
Hélas, la machine médicale, folle et anonyme s’emballe à la moindre inquiétude maternelle, sans que plus personne n'ait le courage ou l'autorité su ffisante pour l'arrêter. La médecine ne sait plus rassurer une mère. (..) Le grand gagnant est Je marché, parce que la méconnaissance de la « bonne santé », les décisions repoussées, la perte du bon sens et de la « clé» du corps génèrent d'incessants nouveaux actes diagnostiques et thérapeutiques, générateurs de profit. Le grand perdant est le vrai malade, baladé de cliniques en spécialistes, d'hôpitaux en scanners, de savants en charlatans. Il se sent de plus en plus seul, perdu dans le labyrinthe d'un système de soins dérégulé. Le plus heureux est J'hypocondriaque nomade, ravi de découvrir toutes les faces cachées de son corps et de susciter l'intérêt d'autant de techniciens et de savants.

L'objectif du vieux Nikkormat est braqué sur moi. J'y vois mon reflet de déserteur. J'ai honte. J'ai abandonné ma pratique rurale, alors que rien ne m'y obligeait, en dehors d'une lourde charge de travail de plus de soixante-dix heures par semaine. J'aurais dû choisir de mourir au combat, comme tous les généralistes de cette région l’ont fait avant les années soixante, et dont pas un seul n'est arrivé vivant à l'âge de la retraite. J'ai honte devant les rares patients qui auraient continué à me faire une totale confiance. J'ai honte enfin devant les derniers vrais généralistes ruraux. Il n'en reste peut-être plus qu'un. Ce n'est pas moi.

Lu dans :
PERINO LUC. La sagesse du médecin. L'oeil neuf editions 2004. 112 p. Extrait p 101.

Luc Perino est né en 1947. Médecin généraliste et tropicaliste, iI a pratiqué en Afrique, en France rurale et en Chine. II exerce aujourd'hui à Lyon où il codirige un centre de formation médicale continue. Sa réflexion nous permettra de baliser l'atelier "Quel avenir pour la médecine générale" et de confronter cette vision archétypique du métier de médecin généraliste à celle qui se dégage progressivement actuellement.

La définition d'un malade

« Un malade est la personne qui consulte un médecin.
Une maladie est l'objet de leurs discussions. "
L Perino.



Lu dans :
La Sagesse du médecin. Luc Perino. L'oeil neuf édition, 2004. 112 p. Extrait p 70.

La vérité et la légende


Charcot à la Salpétrière.


Il est rare que la vérité rattrape le terrain perdu sur la légende.
Stefan Zweig. Extrait de Amerigo







Ayant été nommé, en 1862, à l'hôpital parisien de la Salpêtrière, où il devait rester de longues années, Jean Martin Charcot y ouvrit, en 1882, ce qui allait devenir la plus grande clinique neurologique d'Europe. Étudiant l'atrophie musculaire, Charcot avait identifié (1865) la sclérose latérale amyotrophique consécutive à la dégénérescence des neurones moteurs, encore appelée maladie de Charcot. Il avait aussi repéré les symptômes de l'ataxie locomotrice, dégénérescence de la colonne dorsale du cordon médullaire et des connexions nerveuses sensorielles. Professeur réputé, il attira des étudiants de toutes les parties du monde. Le plus célèbre d'entre eux fut, en 1885, Freud, dont l'intérêt pour les origines psychologiques de la névrose fut stimulé par l'emploi que faisait Charcot de l'hypnose en vue de découvrir une base organique à l'hystérie. Parmi les livres les plus connus de Charcot, on peut citer Leçons sur les maladies du système nerveux (5 vol., 1872-1883) et Iconographie de la Salpêtrière (1876-1880).
Encyclopedia Universalis? (le même article, identique, dans la Britannica)


Pour moi qui. des années durant, ai consacré mon temps disponible à l'étude de l'hypnose, ces représentations publiques à la Salpêtrière, devant le Tout-Paris, n'étaient qu'une farce absurde, un mélange désespérant de vérité et de tricherie. Certains de ces sujets étaient sans doute de vrais somnambules qui reproduisaient fidèlement à l'état de veille les diverses suggestions qu'on leur avait faites durant leur sommeil - des suggestions post-hypnotiques. Beaucoup d'entre eux étaient de purs imposteurs, qui reproduisaient parfaitement ce qu'on attendait d'eux, ravis de présenter leurs divers tours en public, et trompant aussi bien les docteurs que l'audience avec cette astuce étonnante propre aux hystériques. Ils étaient toujours prêts à "piquer une attaque" de la classique grande hystérie de Charcot, arc-en-ciel et tout, ou à montrer ses fameuses trois étapes de l'hypnose: léthargie, catalepsie, somnambulisme, toutes inventées par le Maître et impossibles à observer ailleurs qu'à la Salpêtrière. L'opinion d'Axel Munthe, neurologue suédoir réputé et ancien élève de Charcot reflète assez bien celle du corps médical français qui, tout en reconnaissant en Charcot l'un de ses plus brillants cliniciens, considère comme une fantaisie douteuse ses expériences faites en public sur les hystériques.
Le livre de San Michele, Axel Munthe.


Or Rosalie présente le phénomène singulier de n'être susceptible de léthargie, catalepsie, somnambulisme qu'après une grande attaque. Je lui donne cette attaque Ici Tripard surgit, presse le poignet de la simulatrice, qui tombe à terre en hurlant et commence une gymnastique désordonnée. Plusieurs se lèvent pour mieux voir. On crie Assis! et Chapeau! Sur un signe du patron, Tripard enraye l'attaque. Le thaumaturge continue: " Mesdames et messieurs, Rosalie est maintenant hypnotisable. Nous la mettons en léthargie." - Il appuie élégamment ses doigts fuselés sur les paupières. - Voilà qui est fait. Les membres flasques: signes caractéristiques. Nous la mettons en catalepsie. - Il relève les paupières. - Les membres raides: signes caractéristiques... Somnambulisme, enfin. .. Il frictionne le sommet du crâne et la nuque du sujet, qui s'agite, bredouille des syllabes incompréhensibles, frappe du pied d'un air mécontent. Quelques élèves prévenus étouffent des rires. »
Léon Daudet, Les Morticoles, Paris, Fasquelle, 1956, Les Cahiers rouges. p. 147-149.)


Ce texte est extrait d'un chapitre censuré du Livre de San Michele, qui n'a jamais paru dans l'édition française mais figure dans l'anglaise. Axel Munthe y critique sévèrement Charcot, et apporte notamment le témoignage suivant:

« Un dimanche, comme je quittais l'hôpital, je tombai sur un couple de vieux paysans assis sur un banc sous des platanes dans la cour intérieure. Ils sentaient la campagne, le verger, les champs et l'étable, les regarder me fit chaud au cœur. Je leur demandai d'où ils venaient et ce qu'ils faisaient là. Le vieil homme dans sa longue blouse bleue porta la main à son béret, la vieille femme, sous sa coquette coiffe blanche, s'inclina dans ma direction avec un sourire amical. Ils dirent qu'ils étaient arrivés le matin même de leur village de Normandie pour rendre visite à leur fille qui était fille de cuisine à la Salpêtrière depuis plus de deux ans. C'était un très bon emploi, elle avait été engagée la première fois par une des sœurs de leur village qui maintenant était aide-cuisinière à la cuisine de l'hôpital. Mais il y avait beaucoup de travail à la ferme, ils avaient maintenant trois vaches et six cochons, et ils étaient venus pour ramener leur fille à la maison, c'était une fille très forte et saine, et ils devenaient trop vieux pour travailler seuls à la ferme. Ils étaient si fatigués par ce voyage de nuit en train qu'ils avaient dû s'asseoir sur cc banc pour se reposer un instant. Serais-je assez gentil pour leur indiquer où se trouvaient les cuisines? Je répondis qu'ils devaient traverser trois cours, longer d'interminables couloirs, je ferais mieux de les conduire moi-mêmc aux cuisines et de les aider à trouver leur fille. Dieu sait combien d'aides-cuisinières se trouvaient dans l'immense cuisine où l'on préparait des repas pour environ trois mille bouches. Nous allâmes au pas de gymnastique jusqu'au pavillon où se trouvait la cuisine, le vieil homme ne cessant de me parler de leur verger, de leur récolte de pommes de terre, des cochons, des vaches, de l'excellent fromage que sa femme fabriquait. Elle sortit de son panier un petit fromage de crème 1 qu'elle venait de faire pour Geneviève, mais elle me dit qu'elle serait très heureuse si je voulais bien l'accepter. Tandis qu'elle me tendait le fromage, j'observai son visage. Quel âge avait Geneviève? Juste vingt ans. Etait-elle belle? vraiment très jolie? « Son père dit qu'elle me ressemble très fort », répondit simplement la vieille femme. Le vieil homme approuva d'un signe de tête . « Etes-vous sûre qu'elle travaille à la cuisine? » demandai-je avec un frisson involontaire, regardant à nouveau avec attention le visage ridé de la vieille mère. Pour toute réponse, le vieil homme se mit à farfouiller dans l'immense poche de sa blouse et en sortit la dernière lettre de Geneviève. J'avais pendant plusieurs années étudié avec passion la calligraphie et je.reconnus au premier coup d'œil l'écriture curieusement tordue et naïve, mais remarquablement nette, progressivement marquée par des centaines d'expériences d'écriture automatique. « Par ici », dis-je en les entraînant tout droit à la salle Sainte-Agnès, la salle des grandes hystériques. Axel Mumhe accompagne donc les deux paysans aux cuisines, où ils ne rouvenl nulle Irace de Geneviève. Il se dirige alors vers la salle des grandes hyslériques. Là, ils découvrenr la jeune femme, maquillée, porltnt des bas de soie, et entourée d'autres camarades.
« Geneviève était assise, les jambes pendantes, chaussées de bas de soie, sur une longue table au milieu de la salle, avec sur les genoux un exemplaire du Rire portant son propre portrait en couverture. A côté d'elle, assise également, se trouvait Lisette, autre vedette de la compagnie. La coiffure aguichante de Geneviève était ornée d'un ruban de soie bleue, un rang de fausses perles pendait à son cou, son visage pâle était fardé de rouge et ses lèvres peintes. Toute son apparence la faisait davantage ressembler à une entreprenante midinette se préparant à une balade sur les Boulevards qu'à une pensionnaire d'hôpital. Geneviève était la prima donna des séances du Mardi (...). Les deux vieux paysans dévisagèrent leur fille d'un air ahuri. Geneviève à son tour les regarda avec un air indifférent, idiot, elle sembla au départ ne pas les reconnaître. Soudain, son visage se mit à se tordre, et avec un cri perçant elle tomba de tout son long sur le sol, prise de violentes convulsions, et fut immédiatement suivie par Lisette, dans le classique arc-en-ciel. »
Comment expliquer à ces paysans que leur fille, qui travaillait aux cuisines, ait abouti dans cette salle des hystériques? Le narrateur en est incapable. Mais il conseille aux deux petits vieux de rentrer chez eux, en Normandie, et leur promet de voir au plus vite le chef de service et, s'il le faut, le directeur de l'hôpital, afin de leur renvoyer leur fille dans les délais les plus brefs. A la suite de quoi, Axel Munthe entreprend d'hypnotiser la jeune fille et de la convaincre, par le sommeil hypnotique, d'abandonner les Mardis de la Salpêtrière et de rentrer chez ses parents. Mais, le jour où elle aurait dû se présenter chez lui pour se rendre à la gare, elle ne vient pas. Le lendemain, un mardi, Munthe se présente à la Salpêtrière, dans l'espoir de voir Geneviève et de comprendre ce qui lui est arrivé. On lui apprend que la veille, la jeune fille a été ral/rapée par une infirmière au moment où elle quittait l'hôpital, et que comme elle était très agitée, on lui a donné des calmants. Il apprend aussi que Charcot demande à le voir de toute urgence. « Je frappai à la porte et pénétrai pour la dernière fois de ma vie dans le sanctuaire bien connu du Maître. Charcot était assis dans son fauteuil habituel près de la table, penché sur le microscope. Il redressa la tête et me lança un regard terrible, qui jetait des éclairs. Parlant très lentement, sa voix profonde tremblant de rage, il me dit que j'avais essayé d'attirer chez moi une pensionnaire de son hôpital, une jeune fille, une déséquilibrée, à moitié inconsciente de ses actes. De son propre aveu, elle était déjà venue une fois chez moi, et mon plan diabolique destiné à abuser d'elle la seconde fois n'avait échoué que par pur accident. C'était là un acte criminel, il devrait me remettre à la police, mais pour l'honneur de la profession comme par égard pour le ruban rouge que je portais à la boutonnière, il me laisserait quitter l'hôpital et souhaitait ne plus jamais avoir à poser les yeux sur moi. » Axel Munthe ajoule qu'ahuri par une accusalion aussi injuste, il demeura d'abord bouche bée, puis tenta de répondre et d'accuser à son tour: comment se faisail-il que cette jeune fille, parvenue en bonne santé à la Salpêlrière, ait été réduite en un tel élat? Mais Charcol, dit-il, refusa de l'entendre, et le fil raccompagner à la porte de l'hôpital.
Le livre de San Michele, Axel Munthe. Passage non repris dans la version française de l'oeuvre.



La question demeure. Y avait-il plusieurs Charcot? Ou un seul Charcot à la fois homme de science et bonimenteur? Ou la conjonction d'un homme de médias et d'une France en manque de saints laïques, déifiés de leur vivant. La célébrité ne sera-t-elle jamais que la conjonction d'un peu de réussite individuelle et d'une attente plus large prête à s'enflammer pour créer le succès.

samedi, juin 21, 2008

Un soir d'été

Je suis un soir d'été
Aux fontaines les vieux
Bardés de références
Rebroussent leur enfance
A petits pas pluvieux
Ils rient de toute une dent
Pour croquer le silence
Autour des filles qui dansent
A la mort d'un printemps
Je suis un soir d'été

Jacques Brel


La nuit du solstice d'été reste pour moi définitivement marquée par le souvenir. Il y a 29 ans un second garçon nous était donné, que nous nommions Benoît. Départ pour la maternité au coucher du soleil, retour à la maison à son lever. La vie était magnifique.


Lu dans
Je suis un soir d'été. Jacques Brel.Paroles et Musique. 1968 © Editions Pouchenel Bruxelles

jeudi, juin 19, 2008

Le savoir tempéré

"Un chercheur universitaire est un individu qui en sait toujours plus sur un sujet toujours moindre, en sorte qu'il finit par savoir tout de
rien.".


S. Leys



Lu dans
Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 2008. 212 p. Extrait p.108

mercredi, juin 18, 2008

Infesté de rossignols

"Cet arbre donnait de l'ombre et était infesté de rossignols."
P. Claudel. Journal


Paul Claudel ne reprend pas cette assertion à son compte, précisons-le, mais cite un de ses voisins qui venait d'abattre un orme séculaire auquel le poète était attaché.

Lu dans
Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 2008. 212 p. Extrait p.72

mardi, juin 17, 2008

Il serait triste

"Il sera triste aussi qu'on se soit manqué
comme dans le rêve où celui qui me rêve
ne rencontre jamais celui qui rêve à lui
dormeur qui me ressemble comme deux gouttes de nuit."

C. Roy . Le Haut Bout samedi 14 juin 1986



Est-ce la lecture des corrigés du bac 2008, - prodigieuse récolte de questions à se poser entre café et journal au demeurant -, qui m'a fait mystérieusement redécouvrir quelques lignes de Claude Roy s'interrogeant sur les aléas des rencontres d'une vie? Peu d'écrivains surent comme lui se promener entre le monde rêvé et le monde réel, et sa mort il y a dix ans n'a pas apporté une ride à ses lignes.



Lu dans:
LE VOYAGE D' AUTOMNE. CLAUDE ROY. Editions Gallimard, 1987. 111 p. Extrait: "Rêve de la nuit du vendredi 13 juin 1986". p.83

Te savoir là

Quand j'habitais la brume l'absence la sécheresse
dans le demi sommeil de la demi douleur
jamais tout à fait sûr d'être toujours le même
incertain du lieu de la saison de l'heure
j'avais envie d'eau fraîche et d'une chose simple

Entendre ta voix dans la pièce à côté
seulement ta voix même parlant à d'autres
ta voix au téléphone aimable gaie songeuse
qui se tait puis reprend Entendre ton silence
pendant que tu écoutes les paroles puis réfléchit
et soudain ton rire éclaboussant d'eau fraîche
une idée qui est venue en parlant
Puis le mot peut être entre deux silences
posé comme deux notes suspendues par la main gauche sur le clavier

Un peu d'eau fraîche ta voix ton silence
Fermer les yeux Te savoir là.

Claude Roy

dimanche, juin 15, 2008

Même heure la semaine prochaine

"Si la peur de la mort arrêtait les hommes, vous n'auriez ni grands soldats, ni grands sportifs. Nous les admirons, mais ils n'hésitent pas devant la mort. D'autres, emportés par d'autres passions, n'hésitent pas non plus. C'est seulement pour la peine de mort qu'on invente l'idée que la peur de la mort retient l'homme dans ses passions extrêmes. Ce n'est pas exact."
Robert Badinter


Huntsville, petite ville texane de 22.000 habitants, 15000 prisonniers, 7 maisons d'arrêt (2 en projet), 5000 gardiens en activité, une famille sur deux compte en son sein un membre travaillant pour le système pénitentiaire. Les autorités judiciaires locales n'en finissent pas de former des gardiens de prison.Malgré la chaleur, les habitants d'Huntsville ne portent pas d'habits blancs de peur d'être confondus avec les prisonniers. On les croise parfois aux coins des rues, sur les pelouses, les jardins, vêtus de blanc des pieds à la tête. Par petits groupes, en plein jour, encadrés par des matons, ils réparent, nettoient, bêchent, taillent. La ville fleurit sous les coups de ciseaux des condamnés, "un moyen de sortir à l'air libre pour les moins dangereux". Ce mercredi 11juin, les exécutions ont repris à Huntsville, Texas. Les familles du condamné et de sa victime quittent l'établissement pénitentiaire et se dirigent vers leurs voitures, au parking. Les policiers retirent les banderoles interdisant l'accès à la rue. La poignée de militants opposés à la peine capitale éteignent leurs bougies. Il est 18 heures passées de quelques minutes et Karl Chamberlain, arrêté voilà plus d'une dizaine d'années pour le viol et le meurtre d'une jeune femme, vient d'être exécuté. Il est le 407ème depuis le rétablissement de la peine capitale aux Etats-Unis en 1976. L'exécution suivante est prévue pour la semaine prochaine, le 17 juin. Même heure.


Lu dans:
  1. Journal Officiel. Débats à l'Assemblée nationale sur l'abolition de la peine de mort en France. M. Badinter, garde des sceaux, ministre de la justice. 1ère séance du 17 septembre 1981.
  2. Huntsville, Prison City. LE MONDE du 13.06.08. Nicolas Bourcier.

Le seul problème...

« J'ai parfois l'impression que Denis Robert a pas mal d'emmerdements.
J'aimerais ne pas être à sa place. Le seul problème, et il est de taille, c'est
que Denis Robert, c'est moi."
D. Robert.


Cet ancien journaliste de Libération tombe dans le bouillon de l'affaire Clearstream presque par hasard. Il s'en mord les doigts et le décrit en une phrase d'anthologie.
Lu dans:
Une affaire personnelle. Denis Robert, 2008, Flammarion, Docs Témoignages.

jeudi, juin 12, 2008

les femmes à ne pas épouser

« Quelle est la différence entre les mères siciliennes et les mères juives?»
La Sicilienne dit: « Si tu épouses cette femme, je te tue ! »
La mère juive dit: « Si tu épouses cette femme, je me tue !"

Lu dans
Dieu comprend les histoires drô1es. Victor Malka. Éditions Points, 2008 170 p. extrait p.60

mardi, juin 10, 2008

Metz Nancy

« Où vas-tu, Shimon ? - Je vais à Nancy! - Tu me dis que tu vas à Nancy pour que moi j'imagine que tu vas à Metz, mais en vérité tu vas à Nancy. Pourquoi tu mens? »

Cette histoire faisait, dit-on, beaucoup rire l'ami Freud.

Lu dans
Dieu comprend les histoires drô1es. Victor Malka. Éditions Points, 2008 170 p. extrait p.49

lundi, juin 09, 2008

Allez voir les voisins

"C'est aussi pittoresque mais c'est beaucoup moins loin
A deux pas de chez moi, allez voir mes voisins."
Cathérine Leforestier


On découvre d'étranges choses sur le Net: le site de l'UCL (www.uclouvain.be) propose une version anglaise et chinoise. Le néerlandais semble oublié. Celui de la KUL offre pour sa part une palette élargie: l'anglais et le chinois s'y retrouvent bien sûr, aux côtés du français, de l'espagnol et de l'allemand. La femme répudiée aurait-elle la rancoeur tenace?

Lu dans :
Catherine Le Forestier. Allez voir mes voisins. Paroles et Musique: Catherine Le Forestier 1974 Album "Le Pays de ton corps."

dimanche, juin 08, 2008

Proximités

« Quand on observe la nature, on y découvre les plaisanteries d’une ironie supérieure : elle a, par exemple, placé les crapauds près des fleurs. »
Honoré de Balzac


Lu dans :
Le bestiaire de l’étang. Chasseur d’Images, juin 2008.

Eyes wide shut

"L'utopie n'est visible qu'à l'œil intérieur."
Jorge Luis Borges.


Paradoxe doublement paradoxal: Borges était aveugle. Son texte porte le titre: « ... Avec des yeux largement fermés ».

Lu dans:
Jean Ziegler. L'empire de la Honte. Arthème Fayard 2005. Livre de Poche 30907.348 p. extrait p 42.

samedi, juin 07, 2008

Une nouvelle ère

"Notre époque, comme toutes les époques "modernes", adore se considérer comme exceptionnelle. Nous entrons dans une nouvelle ère, entendons-nous dire partout. C'est Goethe qui a commencé, et tous les perroquets du monde le répètent depuis deux siècles. Nous vivons un temps de radicale transition, une révolution d'un nouveau type. Plus rien ne sera jamais comme avant. Toutes les générations se complaisent à se placer juste au moment de la déchirure du monde. Toutes veulent se donner la gloire d'avoir connu des éclatements décisifs, d'effacer le passé. Mais non. Nous sommes une époque parmi d'autres. Un jour nous serons vieux et passés de mode. D'autres nous raconteront, nous étudieront. Et ainsi de suite."
J C Carrière

Lu dans:
Jean Claude Carrière. Fragilité. Ed. Odile Jacobs Poches. octobre 2007. 189. 283 p. Extrait p.278.

jeudi, juin 05, 2008

La complainte de la paix

«[...] je ne calcule pas ici les sommes d'argent qui s'écoulent entre les
mains des fournisseurs des armées et de leurs employés et entre les mains des
généraux. En faisant le calcul exact de toutes ces dépenses, si vous ne convenez
pas que vous auriez pu avec le dixième acheter la paix, je souffrirais avec
résignation qu'on me chasse de partout.»
Erasme. La Complainte de la paix

Érasme avait avancé cette idée intéressante: la paix a un prix. On peut acheter la paix. Autrement dit, si l'on y mettait le prix, la guerre disparaîtrait de la terre.Un compteur électronique géant destiné à marquer le coût, chaque jour croissant, de la guerre en Irak a été installé à Times Square, à Manhattan, par l'associationProject Billboard. Situé au croisement de la 47e Rue et de Broadway, le compteur a commencé à fonctionner le mercredi 25 août 2004, avec au tableau 134,5 milliards de dollars. Le chiffre progresse à raison de 177 millions par jour, 7,4 millions par heure et 122820 dollars par minute. La seule guerre d'Irak coûte aux États-Unis 4,8 milliards de dollars par mois (période de calcul : de septembre 2003 à septembre 2004).
Lu dans Erasmus von Rotterdam, Ausgewahlte Werke [1517], Munich, Holborn, 1934. Cité par Jean Ziegler. L'empire de la Honte. Arthème Fayard 2005. Livre de Poche 30907.348 p. extrait p 62.

lundi, juin 02, 2008

Un feu qui brûle au fond de nous

"Les remords sont les braises de la conscience."
C Donner

Lu dans
Plus d'apprêts. Christophe Donner. Le Monde 2. 31 mai 2008. p.8

dimanche, juin 01, 2008

Sagesse des simples

"La modestie va bien aux grands hommes. C'est de n'être rien et d'être quand même modeste qui est difficile."

Jules Renard.